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Bergson : Idéalisme et réalisme, art et nature

Vous êtes ici : » » Bergson : Idéalisme et réalisme, art et nature ; écrit le: 28 mai 2012 par La rédaction

Bergson : Idéalisme et réalisme, art et nature

Résoudre le problème de l’opposition idéalisme/ réalisme

Parmi les problèmes dont la tradition philosophique est porteuse, certains enveloppent des difficultés réelles non encore résolus et d’autres, au contraire, ne sont que de faux problèmes qui disparaissent purement et simplement dès qu’on revoit les termes dans lesquelles ils sont posés. La thèse de Bergson sur l’art a ainsi le double mérite d’apporter une réponse à des questions non résolues et de faire disparaître un certain nombre de faux problèmes. Donnons-en tout de suite un exemple : l’opposition, qui traverse toute l’histoire de l’art, entre idéalisme et réalisme.



Il est banal d’opposer comme deux perspectives différentes, le réalisme et l’idéalisme en art. Si un artiste réaliste s’efforce de représenter le monde tel qu’il est, un artiste idéaliste s’efforcera de le représenter tel qu’il devrait être. Le premier restera fidèle aux apparences du monde naturel (ou du moins à l’idée qu’il s’en fait) tandis que le second n’aura de cesse de les embellir. Ici, c’est un idéal de beauté et là, c’est le réel qui est norme. Pour pertinente que paraisse une telle opposition, elle est, aux yeux de Bergson, complètement factice et résulte d’un malentendu. Idéalisme et réalisme sont étroitement associés dans l’art :

« Le réalisme est dans l’œuvre quand l’idéalisme est dans l’âme. »

Une « vision plus directe de la réalité »

Le but de l’art est réaliste : l’art est même une « vision plus directe de la réalité ». Plus directe que quoi ? Plus directe que celle que nous en avons dans notre vie quotidienne. L’art implique un détachement à l’égard des intérêts pratiques qui guident quotidiennement notre perception du réel. Et c’est précisément en ceci que l’idéalisme est nécessaire : il est le moyen d’un tel détachement :

« Cette pureté de perception implique une rupture avec la convention utile, un désintéressement inné et spécialement localisé du sens ou de la conscience, enfin une certaine immatérialité de vie, qui est ce qu’on a toujours appelé de l’idéalisme »

Idéalisme et réalisme sont associés comme le moyen et la fin : « C’est à force d’idéalité seulement qu’on reprend contact avec la réalité. »

Autant dire que sans idéalisme, l’objectif réaliste ne saurait être atteint puisque :

«Remarquons que l’artiste a toujours passé pour un “ idéaliste On entend par là qu’il est moins préoccupé que nous du côté positif et matériel de la vie. C’est, au sens propre du mot, un “distrait ”. Pourquoi, étant plus détaché de la réalité, arrive-t-il à y voir plus de choses ?

On ne le comprendrait pas, si la vision que nous avons ordinairement des objets extérieurs et de nous-mêmes n’était une vision que notre attachement à la réalité, notre besoin de vivre et d’agir, nous a amenés à rétrécir et à vider. »

L’artiste, un réaliste idéaliste !

Opposer le réalisme et l’idéalisme dans l’art procède donc bel et bien d’un malentendu. Précisons-en les termes : l’art a pour objet, comme nous l’avons vu, de nous « mettre face à face avec la réalité même ». Il est donc réaliste. Mais on aurait tort d’en conclure au rejet de l’idéalisme. En effet, la réalité qui est donnée, celle qui est, ce n’est pas la réalité même mais des apparences, socialement utiles de la réalité. Le réalisme n’est pas la représentation de ce qui est mais ce qui doit être en réalité : en ce sens très précis que l’artiste doit être idéaliste pour le faire advenir. Pour être vraiment réaliste et dépasser les conventions socialement utiles qui nous masquent la réalité même, l’art doit être idéaliste : l’idéalisme, c’est ce qui permet d’opposer l’idéal au donné et donc de s’en détacher.

Une expérience de perception supérieure

Depuis Aristote, on se demande si l’art imite la nature où s’il trouve sa norme en lui-même. Mais si l’art est bien une sorte d’élargissement de la perception naturelle, une telle interrogation n’a plus de sens. Elle supposait en effet que l’œuvre d’art, lorsqu’elle semble imiter la nature, s’efforce d’être à la hauteur de la perception naturelle. Mais en réalité, elle correspond à une expérience de perception qui n’est pas inférieure à la perception naturelle mais lui est supérieure. Bien qu’il ne le cite pas, Bergson retrouve ici la thèse centrale de l’Esthétique de Hegel : les apparences artistiques sont plus riches, plus spirituelles, que les apparences naturelles. Dans ces conditions, la question de savoir si l’art imite la nature ne se pose même pas : « On considère les beautés de la nature comme antérieures à celles de l’art : les procédés de l’art ne sont plus alors que des moyens par lesquels l’artiste exprime le beau, et l’essence du beau demeure mystérieuse. Mais on pourrait se demander si la nature est belle autrement que par la rencontre heureuse de certains procédés de notre art, et si, en un certain sens, l’art ne précéderait pas la nature. »

Est-ce la nature qui imite l’art ? Le point de vue d’Oscar Wilde

C’est bien ainsi que Turner ou Corot, loin de nous imposer une façon de voir le monde, nous révèlent une beauté de la nature que nos intérêts pratiques nous masquaient. Faut-il, comme Oscar Wilde, en conclure que c’est la nature qui imite l’art ? Bergson ne va pas jusque-là, mais il est permis de trouver une certaine communauté d’inspiration (sinon de style) chez les deux auteurs, dans l’idée selon laquelle la beauté du monde, ne nous est enseignée que du fait de l’art.

«On ne voit quelque chose que si l’on en voit la beauté. Alors, et alors seulement, elle vient à l’existence. A présent, les gens voient des brouillards, non parce qu’il y en a, mais parce que des poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles à Londres. J’ose même dire qu’il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi, nous ne savons rien d’eux. Ils n’existèrent qu’au jour où l’art les inventa. Maintenant, il faut l’avouer, nous en avons à l’excès. Ils sont devenus le pur maniérisme d’une clique, et le réalisme exagéré de leur méthode donne la bronchite aux gens stupides. Là où l’homme cultivé saisit un effet, l’homme d’esprit inculte attrape un rhume. Soyons donc humains et prions l’Art de tourner ailleurs ses admirables yeux. Il l’a déjà fait, du reste. Là où elle nous donnait des Corot ou des Daubigny, elle nous donne maintenant des Monet exquis et des Pissarro enchanteurs. En vérité, il y a des moments, rares il est vrai, qu’on peut cependant observer de temps à autre, où la Nature devient absolument moderne. Il ne faut pas évidemment s’y fier toujours. Le fait est qu’elle se trouve dans une malheureuse position. L’Art crée un effet incomparable et unique et puis il passe à autre chose. La Nature, elle, oubliant que l’imitation peut devenir la forme la plus sincère de l’inculte, se met à répéter cet effet jusqu’à ce que nous en devenions absolument las. Il n’est personne, aujourd’hui, de vraiment cultivé, pour parler de la beauté d’un coucher de soleil. Les couchers de soleil sont tout à fait passés de mode. Ils appartiennent au temps où Turner était le dernier mot de l’art. Les admirer est un signe marquant de provincialisme. »

L’art du détachement

Les artistes nous semblent souvent doués d’une sorte de sixième sens et leur génie nous paraît tenir à une manière particulièrement originale de regarder le monde. Bergson nous montre que ce que nous prenons pour une qualité supplémentaire n’est en réalité qu’une forme de détachement :

« Quand ils regardent une chose, ils la voient pour elle, et non plus pour eux. Ils ne perçoivent plus simplement en me d’agir; ils perçoivent pour percevoir, pour rien, pour le plaisir. Par un certain côté d’eux-mêmes, soit par leur conscience soit par un de leurs sens, ils naissent détachés ; et, selon que ce détachement est celui de tel ou tel sens, ou delà conscience, ils sont peintres ou sculpteurs, musiciens ou poètes. »

Ainsi les artistes nous apprennent- ils ce qui est peut- être suprême sagesse et suprême liberté : le détachement à l’égard de soi et à l’égard du monde. La libération du regard que nous enseigne la fréquentation des œuvres d’art dessine un programme qui, aux yeux de Bergson, n’est rien moins que philosophique, ou à tout le moins conforme à l’idée qu’il se fait du rôle de la philosophie :

« Ce que la nature fait de loin en loin, par distraction, pour quelques privilégiés, la philosophie, en pareille matière, ne pourrait-elle pas le tenter, dans un autre sens et d’une autre manière, pour tout le monde ? Le rôle de la philosophie ne serait-il pas ici de nous amener à une perception plus complète de la réalité par un certain déplacement de notre attention ? Il s’agirait de détourner cette attention du côté pratiquement intéressant de l’univers et de la retourner vers ce qui, pratiquement, ne sert à rien. Cette conversion de l’attention serait la philosophie même. »

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