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Bergson : La question de la perception

Vous êtes ici : » » Bergson : La question de la perception ; écrit le: 28 mai 2012 par La rédaction

Bergson : La question de la perception

Action et perception

Percevoir c’est toujours abstraire l’objet qui m’intéresse d’un fond que je néglige : toute perception d’un objet suppose la néantisation de son environnement. Notre regard sur la réalité est ainsi fait d’abstractions orientées par nos désirs et nos intérêts : quand je cherche mes clefs sur mon bureau, je ne prête aucune attention à tout ce qui s’y trouve d’autre. S’il en est ainsi, c’est parce que le regard est inséparable de la visée qui l’ordonne : regarder, c’est toujours désirer, vouloir ou projeter, ce n’est jamais voir. Notre perception quotidienne est organisée en fonction de l’action, de nos besoins et de nos intérêts. Nous croyons voir (ou entendre), mais nous ne faisons que regarder, nous ne considérons le réel que par le côté où il nous est utile. Conséquence :



« Entre la nature et nous, que dis-je ? Entre nous et notre propre conscience, un mile s’interpose, mile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l’artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ? R fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport quelles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées: les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique. »

On peut dire en ce sens que l’abstraction n’exprime rien d’autre qu’une nécessité biologique : le concept d’herbe n’est pas seulement une abstraction intellectuelle, il est en germe dans le comportement naturel de l’herbivore. Notre perception naturelle, la plus immédiate, la plus concrète, ne retient justement des choses que l’aspect sous lequel elles sont utiles à notre vie. Ce dont notre perception ordinaire fait alors abstraction, c’est de l’individualité des choses et des êtres :

« Il est peu probable que l’œil du loup fasse une différence entre le chevreau et l’agneau ; ce sont là, pour le loup, deux proies identiques, étant également faciles à saisir, également bonnes à dévorer. Nous faisons, nous, une différence entre la chèvre et le mouton ; mais distinguons- nous une chèvre d’une chèvre, un mouton d’un mouton ? L’individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu’il ne nous est pas matériellement utile de l’apercevoir. »

Si nous nous tournons maintenant vers la conscience que nous avons de nous-mêmes, nous constatons la même abstraction que dans le cas de la perception des choses extérieures :

« Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états dame qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens.

Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel… Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. »

L’art propose un nouveau rapport au réel

C’est le propre de l’art que de nous arracher à ce rapport intéressé aux choses et à nous-mêmes, de nous enseigner un autre rapport au réel, fait de contemplation désintéressée. S’il y a en ce sens une spécificité du regard de l’artiste, elle est due à son détachement :

«De loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est œuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir, d’entendre ou de pense. »

On devine le sens de ce détachement : l’art nous dévoile la réalité elle-même, en écartant les conventions socialement utiles qui s’interposent entre elle et nous. Distinct du détachement du philosophe, le détachement de l’artiste n’en fait pas moins lui aussi œuvre de vérité.

Pourquoi des arts ?

Malheureusement, l’élargissement de la perception à quoi aboutit l’art reste partiel. Si la nature suscite des êtres détachés de l’action et de ses nécessités, c’est par un seul côté :

« Pour ceux mêmes d’entre nous quelle a faits artistes, c’est accidentellement, et d’un seul côté, qu’elle a soulevé le voile. C’est dans une direction seulement quelle a oublié d’attacher la perception au besoin. Et comme chaque direction correspond à ce que nous appelons un sens, c’est par un de ses sens, et par ce sens seulement, que l’artiste est ordinairement voué à l’art. »

C’est par un sens et par un sens seulement que l’artiste voit sa perception détachée de l’utile et du besoin. C’est du reste ce qui explique la diversité des arts : tel sera plus sensible à l’individualité des formes et des volumes et se fera sculpteur, tel sera plus sensible à l’individualité des formes et des couleurs et se fera peintre, chez l’un c’est le toucher qui s’avérera détaché du besoin, chez l’autre la vue. D’autres, les poètes, «Se replieront plutôt sur eux-mêmes. Sous les mille actions naissantes qui dessinent au dehors un sentiment, derrière le mot banal et social qui exprime et recouvre un état dame individuel, c’est le sentiment, c’est l’état dame qu’ils iront chercher simple et pur. Et pour nous induire à tenter le même effort sur nous-mêmes, ils s’ingénieront à nous faire voir quelque chose de ce qu’ils auront vu : par des arrangements rythmés de mots, qui arrivent ainsi à s’organiser ensemble et à s’animer d’une vie originale, ils nous disent, ou plutôt ils nous suggèrent, des choses que le langage n’était pas fait pour exprimer. »

Le mérite de l’artiste

L’apparente diversité des arts ne doit pas nous masquer que le travail de l’artiste, quel qu’en soit la forme, aboutit toujours au même résultat :

« Qu’il soit peinture, sculpture, poésie ou musique, l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face à face avec la réalité même. »

La force de cette thèse se mesure, comme toujours chez Bergson, au nombre et à l’importance des faux problèmes qu’elle permet de résoudre.

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