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Kant : À chacun son goût ?

Vous êtes ici : » » Kant : À chacun son goût ? ; écrit le: 28 mai 2012 par La rédaction

Kant : À chacun son goût ?

Suis-je le seul juge du beau ?

Nous venons de voir à quel point il importait de distinguer le beau (qui procure un plaisir désintéressé) de l’agréable qui est toujours intéressé à l’existence réelle de l’objet de plaisir et dans quelle mesure le pur jugement de goût se devait d’exclure toute considération de l’agréable. Cette distinction du beau et de l’agréable est au cœur de la manière dont Kant tranche la question du relativisme esthétique et du principe qui l’exprime : à chacun son goût…



Parce que leur principe déterminant est subjectif, parce qu’il ne s’agit pas d’affirmer objectivement une qualité de la chose, mais de savoir si une chose est ou non source de satisfaction, les jugements esthétiques sont toujours personnels. Mais la question est de savoir s’ils ne sont que personnels ou peuvent prétendre à une universalité. Ce que je juge beau, tout autre doit-il en juger comme moi ou en suis-je le seul juge ?

Le jugement de goût ne peut être que subjectif

En réponse à cette interrogation, le paragraphe 6 de la Critique du jugement soutient une affirmation apparemment paradoxale :

« Est beau ce qui plaît universellement sans concept ».

Que le jugement de goût ne repose sur aucun concept puisque son principe déterminant est subjectif, soit, mais comment, dans de telles conditions, peut-il prétendre à l’universalité ? Pour surprenante qu’elle paraisse, cette prétention n’en découle pas moins de ce qui précède : quiconque éprouve librement une satisfaction sans s’y sentir poussé par aucun intérêt d’ordre personnel (comme peut l’être un sentiment de plaisir des sens ou la voix intérieure de la conscience morale), est naturellement enclin à croire que chacun en jugera comme lui. L’absence d’un intérêt personnel le conduit inévitablement à considérer que la beauté est une propriété de l’objet et que son jugement esthétique témoigne de la même indifférence « objective » qu’un jugement logique. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un jugement de connaissance : la prétention à l’universalité du jugement de goût n’est pas fondée objectivement et ne peut être que subjective.

Le beau n’est pas l’agréable

Si cette prétention à l’universalité est constitutive du jugement esthétique, elle est en revanche absente du « jugement » sur l’agréable: tandis que le premier prétend à l’universalité, le second se résigne à son caractère étroitement subjectif.

« Pour ce qui est de l’agréable chacun se résigne à ce que son jugement, fondé sur un sentiment individuel, par lequel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne ».

Ainsi si je déclare que le vin des Canaries est agréable, j’accepte sans difficulté que quelqu’un d’autre me corrige : ce vin n’est pas agréable, il m’est agréable. Conséquence : des goûts et des couleurs, on ne discute pas. En disputer serait même pure folie :

«Au point de me de l’agréable, il faut admettre le principe : à chacun son goût. »

Mais c’est qu’il ne s’agit ici que du goût des sens : « Il en va tout autrement du beau. »

La beauté, dans l’objet ?

Quand nous disons qu’une chose est belle, nous ne voulons pas dire par là qu’elle est belle pour nous, nous prétendons au contraire trouver la même satisfaction en autrui. L’accord avec autrui n’est pas constaté (paradoxalement, les goûts s’accordent souvent sur l’agréable alors qu’ils différent sur le beau), mais exigé. En d’autres termes, on parle de la beauté « comme si elle était une propriété des objets ».

Mais faute de pouvoir exhiber la moindre règle d’après laquelle une chose devrait être jugée belle, nous savons qu’il n’en est rien. On ne saurait pourtant affirmer que la prétention à l’universalité soit infondée, car ce serait une fois encore témoigner de ce goût barbare qui confond l’agréable et le beau (le barbare est incapable d’admettre la beauté de ce qui ne lui procure aucune jouissance sensible). Surtout, on ne saurait alors parler de jugement de goût : dire à chacun son goût, c’est ruiner l’idée même de jugement esthétique.

Une universalité sans concept

Si le jugement sur l’agréable peut prétendre à une certaine unanimité sociale, et le jugement sur le bien à une universalité conceptuelle, le jugement sur le beau ne peut prétendre qu’à une universalité sans concept. Cette prétention paradoxale s’exprime bien par le critère avancé à propos de l’agréable : la possibilité de discuter ou de disputer. Rappelons que les deux termes n’ont pas du tout la même signification : la discussion est une confrontation non concluante d’opinions, ne pouvant ambitionner qu’à un accord aussi fragile qu’il est hypothétique, tandis que la dispute (disputatio) est un échange d’arguments qui trouve une issue par l’apport d’une preuve conceptuelle.

Concernant l’agréable et le bien, les choses sont claires :

  • de l’agréable, on ne peut discuter, ni à plus forte raison disputer ;
  • du bien, on peut non seulement discuter mais disputer.

Discuter mais pas démontrer

Mais qu’en est-il du beau? On peut admettre le principe « à chacun son goût » dès lors qu’il n’est question que de l’agréable, et il faut bien admettre qu’on ne saurait jamais disputer du goût de quelque manière qu’on l’entende. Mais cela laisse ouverte justement la possibilité de discuter du goût dès lors qu’il s’agit du jugement par lequel nous affirmons qu’une chose est belle :

« On peut discuter du goût (bien qu’on ne puisse en disputer)… Cette sentence enveloppe le contraire de la première proposition (“à chacun son goût”). En effet, là où il est permis de discuter, on doit aussi avoir l’espoir de s’accorder.

Cet espoir d’un accord, c’est bien l’exigence qui nous pousse à Discuter effectivement de nos goûts, à les confronter à ceux d’autrui. Si nous savons que la validité de notre goût ne peut être démontrée, nous n’en espérons pas moins, quand il s’agit du beau et non de l’agréable, le faire partager à autrui. L’expérience esthétique est communicable faute d’être démontrable par raisons.

Dépasser l’antinomie du goût

Kant entend ainsi dépasser ce qu’il appelle l’antinomie du goût  une antinomie est une contradiction entre deux thèses dont chacune ne soutient de validité que sur la réfutation de l’autre :

« Thèse. Le jugement de goût ne se fonde pas sur les concepts; autrement on pourrait disputer à ce sujet (décider par des preuves).

Antithèse. Le jugement de goût se fonde sur des concepts ; autrement, on ne pourrait même pas, en dépit des différences qu’il présente, discuter à ce sujet (prétendre à l’assentiment nécessaire d’autrui à ce jugement). »

Il est facile de voir que la thèse et l’antithèse excluent l’une et l’autre cela même que Kant met en avant : la possibilité de discuter du goût, bien qu’il soit impossible d’en disputer. Le jugement esthétique prétend donc à l’universalité, mais à une universalité paradoxale, sans concept. Au-delà du paradoxe, c’est l’expérience esthétique elle-même qui fait mystère (un mystère dont le logicien se désintéresse) et dont il convient d’éclairer les conditions.

Goût des sens et goût de réflexion

Dans le jugement de goût, j’attribue à chacun la satisfaction que j’éprouve, estimant que tout autre que moi ne pourrait que l’éprouver comme moi. Et pourtant, je n’appuie pas cette prétention sur un concept des qualités objectives dont doit témoigner la chose pour être belle. Toute la difficulté vient de ce que cette prétention paradoxale est solidaire de la nature même du jugement esthétique. Kant va jusqu’à faire remarquer que le simple fait de parler de beauté témoigne du refus de mettre au compte de l’agréable tout ce qui nous plaît sans concept. Au fond, quand nous parlons de beauté, c’est pour distinguer le goût du beau du goût des sens. Kant oppose le goût des sens au goût de la réflexion, en ceci que le premier se résigne à son caractère étroitement privé tandis que le second aspire à une validité universelle. Il s’agit toujours de jugements de goûts et de jugements esthétiques (la représentation étant rapportée au plaisir du sujet)… Seulement, on ne parle de beauté que pour témoigner d’un goût qui n’est pas seulement nôtre, mais qui est en droit un goût universel.

La prétention à l’universalité

Quand on y pense, la situation est bien plus que paradoxale, elle est étrange. Quand il s’agit du goût des sens, chacun est assez modeste pour ne pas affirmer plus que son goût (quand bien même son goût ferait l’objet d’un assez large consensus), mais quand il s agit du goût de la réflexion, chacun continue de prétendre à un assentiment universel que, dans les faits, il ne constate pas. Bien qu’elle soit démentie par les faits (qui établissent plutôt la différence des jugements de goût sur le beau), personne ne songe à remettre en question cette prétention dans son principe. Les hommes n’accordent pas leurs goûts de réflexion, mais sont également convaincus qu’ils les pensent justement comme pouvant et devant s’accorder.

La prétention à l’universalité qui caractérise le jugement esthétique n’est certes pas logique puisqu’elle ne repose pas sur des concepts. Elle tient à ceci que chacun, alors même qu’il éprouve une satisfaction personnelle, se croit investi d’une sorte de voix universelle et revendique l’adhésion de chacun à son jugement. Une telle prétention ne s’appuie pas sur un concept de l’objet et Kant est ici plus clair que jamais :

«Si l’on juge et apprécie les objets uniquement par concepts, on perd toute représentation de la beauté. Il ne peut donc y avoir de règle aux termes de laquelle quelqu’un pourrait être obligé de reconnaître quelque chose comme beau. »

Il y a donc une visée d’universalité à l’intérieur même d’un jugement qui reste fondamentalement subjectif : aussi ne faut-il pas parler d’universalité au sens logique du terme mais de validité commune. Un jugement de goût, au sens propre du terme, est vécu par celui qui le prononce, comme subjectif mais en même temps universellement valide : il faut bien que les subjectivités s’accordent en quelque chose : l’expérience du beau nous contraint d’en faire le pari.

La clé du problème

Au paragraphe 9 de la Critique du jugement, Kant examine un problème qu’il estime important au point de dire que sa solution est la clé de toute la critique du goût. Il s’agit « De savoir si, dans le jugement de goût, le sentiment de plaisir précède l’appréciation qui juge de l’objet ou si c’est l’inverse. »

Deux choses de nature différente sont associées ici : le plaisir et la communicabilité de ce plaisir à laquelle prétend le jugement de goût. Toute la question est de savoir laquelle entraîne l’autre. Un plaisir premier ne peut être qu’un plaisir des sens. Un plaisir esthétique ne peut être que second. Tout se passe comme si le plaisir esthétique (en tant qu’esthétique) avait pour condition subjective sa dimension d’universalité, du moins de communicabilité universelle. C’est la communicabilité universelle de la représentation impliquée dans le jugement de goût qui en est la condition subjective, et partant, qui fonde le jugement de goût.

Plaisir esthétique et liberté

La question est maintenant de savoir ce qui me détermine à un jugement de goût, c’est-à-dire à un jugement dans lequel la capacité de communication universelle de mon état dame prime sur le plaisir que j’éprouve et surtout le détermine comme plaisir esthétique. Ce principe ne peut-être qu’un certain rapport entre mes facultés représentatives, c’est-à-dire entre ces facultés par lesquelles un objet et sa connaissance peuvent m’être données, le sentiment, dit Kant, de leur libre jeu. Dans la connaissance, elles s’accordent selon des règles et des concepts (par lesquels un objet est donné et connu) et non librement. Ici, au contraire, l’accord des facultés représentatives s’opère librement, sans concept. Et c’est le sentiment de cet accord libre, de ce libre jeu, qui est le principe déterminant de la conscience d’une communicabilité universelle de mon jugement de goût.

Finalement, Kant nous donne à comprendre que ce caractère d’universalité subjective impliqué dans le jugement de goût est fondé sur un accord de mes facultés représentatives analogue à celui qui est requis dans la connaissance. Un tel accord est au principe de la communicabilité d’un jugement en général : chacun constatant qu’il se fait en lui le même accord qu’en tout autre, estimera que son jugement, fût-il subjectif, comporte une validité universelle. Tandis que dans un jugement de connaissance, cet accord s’opère par concept et est, pour ainsi dire sous coupe réglée, il s’opère librement, d’une manière indéterminée, quand il s’agit d’un jugement de goût. Le jugement de goût est donc inséparable de la liberté. C’est ce qui conduira Kant à le juger plus pur quand il porte sur des beautés libres plutôt que sur des beautés adhérentes, ainsi que nous allons le voir maintenant.

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