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L’art du paysage : Étonnement

Vous êtes ici : » » L’art du paysage : Étonnement ; écrit le: 31 janvier 2014 par La rédaction

l'île d’Ogygie.La vision est riche non seulement de choses belles ou laides mais aussi de choses extraordinaires. Notre âme éprouve un sentiment d’exaltation quand nous sommes touchés par le charme de l’exceptionnel ou de la perfection. Face aux phénomènes de la créa­tion, nous sommes saisis d’incrédulité et de stupeur, nous restons sans mots. Tel est l’étonnement, tbauma, prérogative des dieux, ravissement affectif des hom­mes. Déjà le Pseudo-Longin nous avertissait que les choses utiles et nécessaires sont toujours accessibles aux hommes tandis que les choses extraordinaires suscitent en lui l’étonnement.

Les descriptions que fait Homère de l’île d’Ogygie, demeure de la nymphe Calypso, nous donnent un premier exemple d’un tel sentiment. On voit com­ment Hermès est saisi de stupeur en regardant le paysage. Nous nous trouvons près d’une grotte où pousse un bois luxuriant ; nous observons des aulnes, des peupliers et des cyprès odorants ainsi qu’une vigne chargée de grappes. Des oiseaux aux larges ailes y nichent et des mouettes volent autour en poussant des cris stridents. Quatre fontaines d’eau claire, diver­sement orientées, attirent notre attention. Tout autour s’étendent des prairies de violettes et de persil. Ici. dit Homère, même un dieu serait resté sous le charme en contemplant le cœur plein de joie. Et le messager lui-même, Hermès, s’arrête pour admirer. Homère a réuni dans ce passage les deux concepts de naturel naturans et de natura naturata. L’image de la beauté naît ainsi d’un effet de surprise. Nous ne nous atten­dions pas à pouvoir nous trouver dans un lieu aussi extraordinaire. La réalité paysagère, illustrée dans cette description, sera reprise par Ovide (Métamorphoses, III, 157), qui aura recours au terme ingenium pour décrire la vallée du Gargaphié riche en pins et en cyprès et derrière laquelle s’ouvre un antre ombragé c lier à Diane. Ici rien n’est création de l’art, et il faut dire au contraire que la nature a simulé l’art grâce à sa propre capacité créatrice. Ce sera là, on l’a déjà signalé, un thème cher aux humanistes revisitant les sujets antiques, quand s’instaurera une relation entre I artificiel et le naturel sur le plan de l imitation et de l’invention de la nature.



A côté de cet enchantement poétique profond, nous ne pouvons omettre de citer ces œuvres créées par l’homme et dont on se souvient comme de véritables prodiges issus élu labeur humain. Ici, 1 étonnement se nuance de peur. On songe aux Sept Merveilles du inonde : la pyramide de Khéops en Égypte, la statue de Zeus à Olympie, le temple d’Artémis à Éphèse, le colosse de Rhodes, le phare d’Alexandrie, le mauso­lée d’Halicarnasse, les jardins suspendus de Babylone. Ils constituent un exemple grandiose de plastique spa­tiale qui unit architecture et nature, sculpture et milieu environnant. A de telles œuvres on ne pourrait rien ajouter qui soit capable de susciter un semblable trouble.

La contemplation comme théorie du cosmos peut cire interprétée comme un état d’étonnement. Comme l’explique Venturi Ferriolo, il existe une relation entre tbea (vue) et tbauma (stupeur). Le processus de connaissance s’accorde avec l’état d’étonnement qui l’a suscite. Plutarque reconnaissait que le principe réside dans la recherche (to zetein) et celui de la recherche dans la stupeur et dans le doute (aporein), et c’est la raison pour laquelle toutes les questions touchant le dieu sont enveloppées d’énigmes et demandent une explication rationnelle de la lin et de la cause (Plutarque, Dialogues delpbiques, 385 c). I. étonnement est dans l’histoire de la pensée un ins­trument possible de médiation entre le regard du sujet et la contemplation intellectuelle. C’est même le premier acte de cette énigme du paysage dont nous avons parlé et c’est une condition de la contempla­tion qui se place entre mythe et philosophie. Dans un passage de son Epinomis (986 c-d) , Platon dessine le paradigme du premier observateur qui, initié à la beauté et à la variété, contemple et admire le cosmos car il est habité par l’amour du savoir et du désir d’apprendre tout ce qui est possible à un mortel. C’est encore dans le Tbéétète (ISS d) que l’on discute de la stupeur ressentie à la vue de choses qui, à force d’être regardées, provoquent le vertige ; ce qui fait dire à Platon que ‘Tétonnement est le propre de la philosophie”.

L’étonnement entre dans la sphère du non-vraisem­blable mais aussi du monstrueux, de ce qui ne se laisse pas reconduire à un modèle culturel identifié. Le tbaumaston peut être teratodes , comme dans l’horrible aspect du cyclope. Dans ce cas, le mer­veilleux est négatif. On trouve ainsi un catalogue de phénomènes et d’états émotifs : surprise,, crainte, curiosité, attraction, désir, émoussement, intrication d’art, de religion, de spéculations. On admire des prodiges de natures variées, de provenance divine ou créés par des machines et des automates, des éclipses aux éruptions volcaniques. La vision entre dans le domaine de l’illusion, de la recherche de la fascina­tion. Le terme “merveilleux” a aussi une puissante et considérable signification sur le plan métaphorique et prendra parallèlement le sens d’ornemental suivant les poétiques.

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