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le double naufrage

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le double naufrage

le double naufrage

Il y a deux scandales du Radeau de la Méduse de Géricault, l’un est politique, l’autre artistique.

La Méduse appartenait à une expédition chargée de re­prendre possession, en juillet 1816, de territoires situés au Sénégal restitués à la France par traités. Partie de l’île d’Aix avec trois autres vaisseaux elle s’échoua, à la suite d’avaries, sur le banc de sable d’Arguin non loin du cap Blanc, au large des côtes d’Afrique.

Tandis que les notables et les officiers prenaient place dans les canots, le reste des passagers fut abandonné sur un radeau de fortune avec quelques provisions. La faim, la soif, la chaleur plongèrent les naufragés dans la démence et l’hor­reur. Des crises effroyables de folie et de bestialité dressèrent entre eux les malheureux jusqu’à ce que le brick L’Argus les aperçût et les sauvât. Il restait quinze survivants dont cinq périrent arrivés à terre.

La terrible aventure de la Méduse eut un retentissement considérable, le lâchage des vaisseaux accompagnateurs et le comportement des officiers causèrent un énorme scandale dont l’opposition s’empara. Le récit des horreurs dont le radeau avait été le théâtre révolta l’opinion.

un jeune peintre de vingt-cinq ans de formation classique, complétée par un séjour en Italie, fut bouleversé par l’odyssée 11 agique de la Méduse qui échauffait les imaginations mal remi­ses des fracas et des illusions de l’épopée impériale. Géricault se livra à une enquête approfondie sur les circonstances et le déroulement du drame ; au terme de plusieurs études prépa­ratoires, il présenta au Salon de 1819 l’immense composition du Radeau delà Méduse évoquant le moment où l’un des naufragés, entassés les uns sur les autres, aperçoit le navire va les sauver.

Le peintre s’attendait à l’adhésion du public, elle assu­rerait, selon lui, sinon le succès de son tableau, du moins la réaction politique ; l’opinion allait prendre la mesure du Magique événement dont les détails les plus horribles rem­plissaient les journaux.

Une violente polémique s’engagea : fallait-il outrer dans un tableau de Salon, exposé aux yeux de tous, l’intensité spectaculaire du drame ? En révéler l’horreur dans un lieu public ? « Un naufrage, une scène aussi morbide ne peuvent servir le talent d’un peintre… » objecte Le Moniteur universel.

l’aspect purement artistique est mis en accusation. « Point de ligure principale, point d’épisodes, tout est ici hideusement passif… pas un trait d’héroïsme et de grandeur, pas un indice tle vie et de sensibilité… on dirait que cet ouvrage a été fait pour réjouir la vue des vautours… » lit-on dans La Gazette de France. Et ailleurs : « Il est évident que l’artiste a péché sciemment, qu’il a voulu mal faire… »

« Incorrection du dessin, défaut d’unité, de variété et de goût… » Rien n’est épargné au malheureux Géricault auquel on reproche l’absence de couleurs. Le Journal de Paris lui conseille de repeindre la mer pour lui donner plus de transparence ! Seuls les représentants de la « jeune école » défendeni le peintre qui, par connaissance du corps humain, montre qu’il n’a pas oublié les leçons du classicisme.

Dans le concert quasi général d’hostilité, le futur grand historien Michelet apparaît, de tous les commentateurs du Radeau de la Méduse, le plus lucide ; le scandale est, à ses yeux, plus général que celui du tableau. Il écrira : « Géricaull peint son radeau et le naufrage de la France. Il est seul, il na­vigue seul, poussé vers l’avenir… sans s’informer, ni s’aider de la réaction. Cela est héroïque. C’est la France elle-même, c’est notre société tout entière qu’il embarque sur ce radeau de la M… Image si cruellement vraie que l’original refusa de se reconnaître. On recula devant cette peinture terrible… »

Le propos de Michelet n’était pas innocent. Aucun cri­tique n’avait remarqué que l’homme dominant la pyramide des corps, qui lance en agitant sa chemise un appel de dé­tresse, était un Noir – trois Haïtiens faisaient partie du radeau – Géricault, qui a souvent pris des Noirs pour modèles, a voulu mêler des esclaves aux naufragés de la Méduse, ce qui pour Michelet comme pour lui, représentait la société tout entière.

« Mais quoi ? Ce nègre n’est pas à fond de cale, et c’est lui qui sauvera l’équipage ! N admirez-vous pas comme le grand malheur a tout à coup rétabli l’égalité parmi les races !… » écrira Charles Blanc. Un nègre est le héros du Radeau de la méduse, la force de contestation symbolique du peintre n’est pas douteuse, elle confrontait la France à ses populations coloniales dont les indigènes étaient honteusement traités.

l in 1819, quand Géricault peint la Méduse, s’amorçait un 29. nu mvement pour l’abolition de la traite des Noirs qui aboutira quelques années plus tard. Si son tableau était provocateur était  surtout prémonitoire.

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