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le scandale,invention permanente de dada

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le scandale,invention permanente de  dada

En espagne  le nu provoque l'inquisition

Le scandale de Parade préfigurait les scandales dadaïstes où la juxtaposition ou les mélanges des genres provoquerait le public. La guerre a fait place au retour des valeurs classiques, le nationalisme structure la pensée critique, l’art se détourne de l’aventure et fait appel au métier. Dada, qui conteste tout, prendra le contre-pied du « rappel à l’ordre », et bénéficiera du courant de révision quasi européen ; sa rébellion s’inscrit à la fois dans le mouvement libertaire du XIXe siècle, et dans la crise des valeurs culturelles nationales qu’elle met en cause et attaquera violemment.

Le scandale est le laboratoire expérimental de la révolte de Dada, il suppose, pour choquer et durer, une invention permanente qui réponde à l’appétit de consommation de son public, une exploration aventureuse de la nouveauté aux mains de jeunes hommes envisageant l’avenir comme un éternel présent.

Mais aucune action supposée scandaleuse ne saurait se li­miter à la seule contestation, il faut donc accroître les moyens de modifier les mentalités. Dada multiplie les provocations  par les spectacles, les manifestations publiques, les récitations de poèmes, les manifestes, les tracts, les films, crée périodi­quement de nouvelles formes de démonstrations…

Leur répétition apparaît comme un enracinement dans la négation. Dada ne s’en lassera pas à la manière d’une drogue dont la récupération ou l’épuisement répondent au goût du jeu qui substitue à la solitude du génie l’attitude de rébellion de plusieurs, issue de la tradition nihiliste du rejet insurrection­nel. Dada est un maillon de la chaîne des révoltés initiée par Sade qui se continue par Nietzsche, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Dostoïevski, Laforgue.

« Début janvier 1920, un petit homme à binocle, l’air, écrit Aragon, d’un oiseau de nuit effrayé par le jour », pénètre timidement dans le salon de Germaine Everling, la maîtresse 65. de Picabia. C’est Tristan Tzara qui débarque à Paris sans le sou. Peu après, arrivent rue Emile-Augier Breton, Aragon, Éluard et Soupault, le groupe parisien des kamikazes de Dada est presque au complet.

Quatre ans plus tôt au Cabaret Voltaire, à Zurich, le 5 février 1916, Dada est né de la rencontre de Hugo  Bail, Richard Huelsenbeck, Marcel Janco, Hans Arp et Tzara qui, dit-on, baptisa l’activité du groupe en ouvrant un dictionnaire au hasard. Bien que controversé, Dada devint le titre officiel des publications et son succès fut immédiat.

Au groupe initial zurichois s’agrégèrent Hans Richter, Eggeling, Sophie Taeuber, MaxEmst, et jusqu’en 1919, celui- ci imprima sa marque au mouvement dada et en assuma les options fondamentales.

Dada se scinda en deux branches, Dada-Berlin le plus 64. révolutionnaire, Dada-Cologne le plus poétique. En 1920 naît Dada-Hanovre. C’est à la fin de la guerre que se crée Dada- Paris qui inclut un Dada-New York puisqu’il comptait Picabia et Duchamp.

Le soir du vernissage du salon de la Société des Indépendants new-yorkais où Fountain, l’urinoir de Marcel 58. Duchamp, a été pudiquement escamoté, Arthur Cravan,

« poète et boxeur », prononça une conférence au cours de laquelle il se livra à un strip-tease rapidement interrompu par la police sous les protestations indignées du public.

Ce double scandale, le premier pré-dada, inaugure l’ac­tion de subversion dont la multiplication assurera la survie du mouvement. En 1916 à Zurich on en était à la négation analyco-destructrice expérimentale, à l’action individuelle succédera la révolte généralisée qui mena Dada à l’engage­ment révolutionnaire et à la politique qui l’absorbera.

Pour exister il faut déplaire. Le prétexte est, outre la présence de Tzara à Paris, la première matinée de la revue Littérature, le 23 janvier 1920, au palais des Fêtes de la rue Saint-Martin ; le maître fraîchement débarqué en bouscula le programme et orchestra la mise en scène dans l’esprit des ma­nifestations zurichoises à base de surenchères compétitives, récitations de poèmes, présentation de tableaux accompagnée de lectures… qui deviendront le ressort permanent de l’activité dadaïste.

Ce fut autant un monument d’ennui qu’un scandale, les oeuvres présentées lassant le public qui comprit mal les lec­tures absurdes, les jeux de mots, et ne s’amusa guère. Tristan  Tzara provoqua le tumulte en lisant imperturbablement un discours du polémiste royaliste Léon Daudet agrémenté de sonnettes. Réveillés, les spectateurs insultèrent le récitant : « À Zurich ! Au poteau ! » avant de partir, et c’est devant des bancs vides que s’acheva ce premier scandale Dada. Les organisateurs se retrouveront « avec à la bouche ce goût de cendre qui, plus que les provocations tonitruantes, était bien la marque indélébile de Dada… » (Michel Sanouillet).

La première manifestation du mouvement était fixée au 5 février au Salon des indépendants. Quelques jours plustôt paraissait le bulletin Dada n° 6, continuation parisienne de la publication zurichoise. Dada cherche à s’acclimater à Paris, l’autopublicité se répand sous forme de placards et de tracts, on tente de compter ses amis, de faire tache d’huile. Aux Indépendants, l’antisuccès de scandale recherché par la récitation monocorde de « manifestes à plusieurs voix », est relayé le 27 mars par la soirée Dada du Théâtre de l’Œu­vre où sont jouées de courtes pièces et des saynètes drôles ou provocantes, tandis que Breton lit dans l’obscurité le Manifeste cannibale de Picabia. L’exécution du Pas de la chicorée frisée met le public en joie, mais la distribution de tracts anti-Dada : « Non » perturbe le spectacle et déchaîne les passions. Le scandale vire à l’émeute, mais désormais Dada compte à Paris.

Les expositions de la galerie « Au Sans-pareil » sont autant d’affrontements ; les dadaïstes s’en donnent à cœur joie de comptabiliser les voitures de luxe et les perles des dames qui en descendent.

Cette activité remuante trouve dans le Festival Dada de la salle Gaveau, le 26 mai, son point d’orgue délirant ; saynètes, récitations, intermèdes musicaux, sont salués par le public survolté de jets de tomates et d’œufs pourris ; cela finit en empoignades entre les dadaïstes déchaînés et les assistants ivres de rage ou de dépit. Les dadaïstes n’avaient-ils pas promis de se faire tondre sur scène ?

Le groupe entier signe Dada soulève Tout, le Manifeste du 21 janvier 1921 porte l’agressivité Dada à son paroxysme, et défie le plus élémentaire bon sens. « Dada connaît tout. Dada crache tout… Dada ne parle pas. Dada n’a pas d’idée fixe. Dada n’attrape pas les mouches… Le ministère est renversé, par qui ? Par Dada. Une jeune fille se suicide. A cause de quoi ? De Dada. Si vous avez des idées sérieuses sur la vie, si vous faites des découvertes artistiques et si tout d’un coup votre tête se met à crépiter de rire, si vous trouvez toutes vos idées inutiles et ridicules, sachez que c’est Dada qui com­mence à vous parler… »

Les signataires du Manifeste chahutent une conférence de Marinetti, le père du futurisme, surenchère sans doute mais Dada a besoin de ce tonus énergétique qui s’alimente de son propre dépassement ; l’agressivité permanente est une condition de survie. Décidés à mettre tout en œuvre pour faire du public le complice du scandale, les dadaïstes poursuivent la sensation à tout prix : publications d’articles diffamatoires ou provocants, diffusion de fausses nouvelles, publicités fantaisistes… Après ses bruyantes manifestations, la machine Dada a tendance à s’essouffler, il faut donc renouveler le style de l’action et Breton invente de donner de l’air à Dada  avec ses « visites-excursions » dont la première, et la seule, eut lieu à l’église Saint-Julien-le-Pauvre le jeudi 14 avril 1921 à trois heures. Des conseils émaillaient l’invitation : « On doit couper son nez comme ses cheveux », « Lavez vos seins comme vos gants », « La propreté est le luxe du pauvre, soyez sale ».

L’excursion-visite déçut, les autres furent abandonnées. Décidé à remettre à tout prix la machine en marche, Breton voulut faire de Dada l’accusateur de certaines personnali­tés représentatives sur le plan sociologique et symbolique : Maurice Barrés, l’ennemi des lois, devenu « le rossignol du carnage » fut choisi, et son procès parodique fut un grand moment burlesque du dadaïsme bretonien.

Ce fut aussi un tournant pour le mouvement, Breton dont l’autoritarisme ne cessait de grandir, et qui se croyait investi d’une mission littéraire, politique et sociale, s’opposait à Tzara qui cherchait à maintenir l’esprit antisystème zurichois. Ainsi les attitudes se durcissaient-elles autour des principaux protagonistes, Breton, Tzara et Picabia éternel outsider anti-Dada dans Dada dont le fameux tableau L’Œil cacodylate, de 1921, niait l’acte créateur au même titre que La Joconde 62. à moustache LHOOQ de Marcel Duchamp. Ces icônes Dada fonctionnaient comme des objets antiesthétiques qui laissaient la place au jeu et à la dérision.

À Cologne, Arp, Baargeld et Max Ernst organisent en avril 1920 la plus scandaleuse exposition Dada où l’on entrait par une’vespasienne publique ; dans la salle d’exposition une première communiante récitait des poèmes obscènes devant une image de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus en bas noirs et jupon de dentelles. Le clou de la manifestation était le Fluide Skeptrik de Baargeld, un aquarium rempli d’eau colorée en rouge contenant un réveille-matin au fond. Une perruque flottait à la surface, et l’avant-bras d’un mannequin sortait de l’eau. Le scandale fut énorme et mit fin à Cologne à Dada qui mourut en même temps à Berlin.

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