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Le voyage sentimental : Védutistes et voyageurs

Vous êtes ici : » » Le voyage sentimental : Védutistes et voyageurs ; écrit le: 31 janvier 2014 par La rédaction

Védutistes et voyageurs.Qui se promène solitaire pour le plaisir de contempler la nature environnante se retrouve au cœur d’une réflexion de Rousseau. Dans la Septième pro­menade, le philosophe genevois écrit :

Plus un contemplateur a l’âme sensible, plus il se livre aux extases qu’excite en lui cet accord. Une rêverie douce et profonde s’empare alors de ses sens, et il se perd avec une délicieuse ivresse dans l’immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié. Alors tous les objets particuliers lui échappent ; il ne voit et ne sent rien que dans le tout [Rousseau, 1782].



Notre voyageur, en se déplaçant, se perd à la vue du paysage plutôt que de le rechercher sur les sen­tiers, suivant des parcours escarpés, dans ses regards enflammés qui troublent une calme rêverie.

La mobilité du sujet entraîne des changements de perception et d’évaluation esthétique du milieu dans la sphère du goût. Comme le rappelle William Gilpin dans ses diverses notes de voyage, la découverte de la nature se fait à partir de descriptions qui changent suivant le déplacement de l’observateur, du fait qu’il monte on descend, qu’il va à pied, à cheval ou en « calèche ; une mobilité qui multiplie les “effets” de point de vue. La vision change, même indépendam­ment de l’homme, selon les nuages, la brume, la raréfaction ou la condensation de l’air, les couleurs du ciel, les lumières du soleil ou de la lune. De cette l.içon, le regard mobile du voyageur, tout comme le changement des conditions atmosphériques, font que l’observation détaillée des animaux et du territoire (montagnes, rochers, fleuves, lacs, torrents, pentes, lorêts, sentiers, maisons, cabanes, etc.) tient compte des indications de formes, de couleurs, de types. En outre, on analyse le rapport lumière-ombre en fonction des émotions et des passions. Nous le déduisons des eaux-fortes, des aquatintes, des croquis de voya­geurs qui, à la transcription littéraire de leurs impres­sions, ajoutaient les résultats de leurs talents techniques e! picturaux, auxquels ils se consacraient pour mieux s’immerger dans la beauté de la nature et la saisir plus intimement.

L’œil de l’observateur pittoresque se détourne chez Gilpin des sites industriels comme des cultures bien ordonnées ou des jardins entretenus. L’œil de cet obser­vateur favorise en revanche les scènes naturelles par rapport aux scènes artificielles. Les voyageurs du XVIIIc siècle faisant le Grand Tour (n’oublions pas nos Verri, Baretti, Angiolini, Maitinelli, Délia Torre di Rezzo- nico, De Giorgi Bertôla) étaient des voyageurs pitto­resques, mais ceux décrits par Gilpin, qui ne vint jamais en Italie, ont une couleur tout à fait locale. Il voyagea en Angleterre, au pays de Galles, en Ecosse. L’exemple de Gilpin vaut comme exploration esthétique inaugu­rale du paysage ; au même titre que Rousseau, Price, Knight et tant d’autres écrivains et peintres.

Dans la rencontre entre l’œil physique et l’image mentale, avec l’éventuelle adaptation du paysage à l’idéal de l’art, nous découvrons les plaisirs du voya­geur doté d’un goût pittoresque ou pris par le ver­tige du sublime. Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, dans les divers écrits sur la peinture de paysage ou sur les beautés naturelles, on met en substance sur le même plan l’observateur et l’artiste et on tend à démontrer qu’il existe une correspondance entre le “caractère” du lieu et l’état de contemplation du visiteur qui, soumis à de fortes impressions, écrit, annote, esquisse. En somme, observer la nature, dans l’optique du tou­riste aristocrate des débuts, veut dire aussi l’imaginer : la restituer par images à travers les dessins, les aqua­relles, les aquatintes, la décrire dans un journal ou dans une lettre, ou l’imaginer par l’esprit.

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