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LES FRACTURES DU XXe SIÈCLE FAUVES ET CUBISTES

Vous êtes ici : » » LES FRACTURES DU XXe SIÈCLE FAUVES ET CUBISTES ; écrit le: 9 mars 2014 par La rédaction

LES FRACTURES DU XXe SIÈCLE FAUVES ET CUBISTES

Lorsque M. Gérôme barre aux visiteurs officiels l’entrée de la salle impressionniste de la Centennale en stigmatisant « la honte de l’art français », il ne fait que consacrer à sa ma­nière l’agression contre le cadre social légitime de l’optique bourgeoise par des agitateurs qui en bafouent les règles et font impunément appel à la subversion.



L’impressionnisme ne ressemble pas à la peinture appré­ciée et défendue par la société qui trouve ses délectations émotionnelles dans la représentation traditionnelle, il s’en évade et la condamne, ce qui est insupportable à l’opinion conservatrice pour laquelle c’est effectivement une honte. Son rejet s’accompagne d’un répertoire interchangeable de quolibets et d’injures à un niveau d’autant plus bas que la fracture est profonde.

Pour M. Gérôme et ses séides une « bien grande flétrissure morale » explique l’intérêt que de malheureux égarés portent ;i ces malfaisants. Le scandale n’est pas seulement technique, un phénomène de langage, tache, couleur, plein air, il est so- cial, la République encore mal établie a besoin d’un art aux  assises solides et non d’évanescence. La santé morale de la nation, et son esprit civique, sont en cause.

La couleur passionnelle de Van Gogh, les cauchemars ma­cabres d’Ensor, la mythologie ambiguë de Gustave Moreau, l’expressionnisme torturé de Munch, l’appel aux civilisations exotiques de Gauguin, sont des revendications de la liberté – le « droit de tout oser » de l’exilé des Marquises. Les « no­vateurs » (qualificatif péjoratif) sont voués à la controverse, à la polémique, au coup de force intellectuel par le conformisme et les interdits de leurs adversaires. L’autocritique du langage devient provocatrice, l’intensité de la provocation est à la mesure des oppositions qu’elle rencontre, et des scandales qu’elle déclenche.

La fracture connaîtra de sérieux coups de butoir qui marquent les débuts du XXe siècle, les « fauves » au Salon d’automne de 1905, « Die Brücke » à Dresde, le « Blaue Reiter » à Munich, à Paris où Braque et Picasso provoquent le scandale à partir d’un tableau de Braque « fait de petits cubes », déclare Matisse au critique Louis Vauxcelles accom­pagnant cette appréciation d’un croquis.

C’est ce même critique qui, pénétrant dans la salle VII du Salon d’automne où sont présentés quelques « fous de cou­leur », remarque un buste délicat du sculpteur Marque, il le qualifiera dans son compte rendu du Gil Blas de « Donatello chez les fauves ». On donna à la salle le nom de « cage aux fauves », le fauvisme était né.

Terme extrême de l’exaspération baroque, de l’extériorisâtioi i jusqu’à l’absurde des sensations, le groupe baptisé « fauve» qui 50.53.51. réunit Matisse, Derain, Vlaminck, Friesz, Marquet à Van Dongen,

Kandinsky, Jawlensky et quelques autres, apparaît comme une 52. révolte instinctive contre la fidélité aux apparences atmosphé­riques de l’impressionnisme. Le scandale est énorme, la presse conservatrice se déchaîne.

Le ton est donné par un certain Marcel Nicolle dans Le Journal de Rouen du 20 novembre 1905. Entrant dans la salle VII il est horrifié : « Ici toute description, tout compte rendu comme toute critique deviennent également impossi­bles, ce qui nous est présenté n’ayant – à part les matériaux employés – aucun rapport avec la peinture : des bariolages informes, du bleu, du rouge, du jaune, du vert ; des taches de colorations juxtaposées au petit bonheur ; des jeux barbares et naïfs d’un enfant qui s’exerce avec la “boîte à couleurs” dont on lui fit don pour ses étrennes… »

« Abracadabrantes productions de brosses en délire »,

« barbouillages crus et violents », « les outrances les plus folles », « excentricités inutiles », « l’anarchie l’emporte », le ton et le vocabulaire de la critique n’ont pas évolué ; dé­semparée, outragée, elle ne s’interroge pas, elle condamne.

I ;i couleur pure, véhicule de l’excès, est responsable de l’aberration suprême, la négation du dessin et la destruction île la perspective linéaire classique au profit de la perspective tournante ou mouvante.

Le « groupe satanique » des fauves a des répondants en Allemagne où d’autres énergumènes de la peinture créent à I >ivsde « Die Brücke », l’homologue de la flambée du fauvisme dans l’expressionnisme. Sous l’influence de Kandinsky ri du « Blaue Reiter », les échappés de la Brücke s’orienteront vers l’abstraction. Dans la fougue maîtrisée des larges plans  rythmés, la figure se dissout peu à peu jusqu’à disparaître dans la pure organisation du tableau.

Avec le cubisme le scandale de la forme relaie celui de la couleur. Quand tout bouge et éclate partout, les cubistes, c’est-à-dire le laboratoire expérimental formé de Braque et Picasso, inventent un art statique. Les bouleversements des premières années du siècle sont considérables ; avec le cinéma le mouvement « réel » de la vie pénètre l’image qui se met à bouger. Le cubisme naît chez Picasso du primitivisme, des leçons constructives de Cézanne et des premiers dialogues avec Braque en 1908, donc d’un langage de confrontation et de réflexion à partiTde figures géométriques simples. Le fauvisme ne fut qu’explosion, le cubisme décompose et re­compose les formes dans un espace réaliste.

Picasso n’expose pas dans les Salons. Braque qui se manifeste aux Indépendants de 1908, passe du fauvisme au cézannisme ; son dialogue avec l’Espagnol durera, avec des avancées et des retours, jusqu’à la guerre de 1914. La cons­truction géométrique gagne plusieurs peintres que l’opinion et la critique qualifient hâtivement de cubistes. Le terme fait mouche et amuse, il couvre toute peinture comportant plus ou moins de géométrie.

54.55. Braque et Picasso se tiennent à l’écart, mais l’exposition des « cubisteurs » – le mot est de Braque – au Salon des in­dépendants de 1911 va déclencher le premier vrai scandale du cubisme.

Un certain Georges Révier, dans le Journal des arts, sonne la charge : « Ces toiles cubistes ne sont pas autre chose que d’effroyables visions de fous et de maniaques… »

Le cubisme, ou ce qui en tient lieu, déchaîne les passions éteintes depuis la flambée fauve. « Barbouillages », « Peinture de fou », « Tableaux informes », « Art munichois », font les gros titres de la presse. « Cette soi-disant nouveauté est un véritable retour à la sauvagerie, à la barbarie. Le cubisme c’est l’avilissement, la méconnaissance de toutes les beautés de la nature et de la vie… » assure M. Gabriel Mourey dans Le Journal.

Il précisera lors de l’inauguration du Salon d’automne : « Me permettra-t-on d’avouer que je ne crois pas à l’avenir du cubisme, pas plus du cubisme de son inventeur M. Picasso, que du cubisme de MM. Metzinger, Le Fauconnier, Gleizes, etc. ses imitateurs… Le cubisme, intégral ou non, a déjà dit son dernier mot, c’est le chant du cygne de l’impuissance prétentieuse et de l’ignorance satisfaite. »

Le mot va servir à désigner toute expression de désé­quilibre ou de bizarrerie, au pire d’aliénation mentale ou de stupidité. La preuve ? Un député juge que le budget de I’État pour 1912 était tellement extravagant qu’il le qualifie de « cubiste ».

Les vieux démons reviennent, mais le vol de La Joconde détourne quelque temps les esprits des aberrations cubistes. Picasso n’est-il pas, à tort, inculpé de recel de statuettes ibériques volées au Louvre par son secrétaire Géry-Pieret ? Voilà bien la preuve du danger que représentent les cubistes dans le corps social.

Le scandale a assez duré, et le 4 octobre 1912, M. Lampué, photographe et doyen d’âge – c’est son excuse – du Conseil municipal de Paris, adresse à Léon Bérard, sous-secrétaire  d’État aux Beaux-Arts, une longue diatribe au venin insidieux où il lui suggère courtoisement de se demander après une visite au Salon d’automne : « Ai-je bien le droit de prêter un monument public (le Grand Palais) à une bande de malfaiteurs qui se comportent dans le monde des arts comme les apaches dans la vie ordinaire ? Vous vous demanderez, Monsieur le ministre, si la nature et la forme humaine ont jamais subi de tels outrages ; vous constaterez avec tristesse que dans ce Salon on accumule les laideurs et les vulgarités les plus tristes qui se puissent imaginer… »

A son tour le député .socialiste Jean-Louis Breton inter­pelle à la Chambre des députés, le 3 décembre, le même sous-secrétaire d’État « sur le scandale artistique auquel a donné lieu le dernier Salon d’automne », et s’en prend aux « plaisanteries de très mauvais goût », aux « manifestations qui risquent de compromettre notre merveilleux patrimoine artistique ». Il dénonce le fait que « ce sont pour la plupart des étrangers qui viennent… dans nos palais nationaux, jeter consciemment ou non le discrédit sur l’art français… »

Son collègue Marcel Sembat, collectionneur, ami de Matisse, défenseur de l’art vivant, répliqua qu’il « n’entend pas le moins du monde présenter une défense en règle du mou­vement cubiste. Ce que je défends c’est la liberté des essais en art… Quand un tableau vous semble mauvais, vous avez un incontestable droit, celui de ne pas le regarder et d’aller en voir d’autres. Mais on n’appelle pas les gendarmes… »

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