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LES LICENCES ET LES ORGIES DU PINCEAU

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LES LICENCES ET LES ORGIES DU PINCEAU

LES LICENCES ET LES ORGIES DU PINCEAU

Le tableau le plus « scandaleux » du XVIIIe siècle est né d’une curieuse proposition. Un seigneur libertin proposa au peintre Doyen de représenter sa maîtresse sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle ; le commanditaire désirait être montré admirant les jambes de la dame, « et mieux même… ». Peintre d’histoire sérieux, Doyen fut horrifié et adressa son interlocuteur à celui qu’il jugeait le plus capable de peindre cette scène originale, Fragonard.

Le client, le baron de Saint-Julien, receveur du clergé de France, qui possédait déjà plusieurs toiles de l’artiste, alla le trouver, et celui-ci, sur ses indications, exécuta les délicieux 24. Hasards heureux de l’escarpolette, symbole du bonheur et de la liberté de vivre d’une époque qui fut aussi celle de l’amour galant.

Scandaleux le tableau ? C’est la pudeur bourgeoise du XIXe qui en décida. Fragonard avait le pinceau agile et rapide. « Une légère ivresse peut seule excuser les licences et les orgies du pinceau… » écrira un critique en 1860. Le scandale était dans le fini, et le peintre ne « finit » pas, d’où les excusesil’on lui prêta de représenter des scènes à l’allure légère, et d’osprit d’esquisse, aux sous-entendus grivois.Les bacchanales de Poussin ne pouvaient pas avoir de postérité, du moins dans son œuvre et son héritage, mais les tableaux de cabinet » connaîtront une grande vogue. La beauté féminine est un thème qui autorise,  grâce au travestissement de la mythologie, les plus audacieuses galanteries. IL fable flatte les plus nobles ambitions comme les plus bas instincts. L’homme individuel, l’homme vrai, avait été l’une des préoccupations majeures du siècle précédent. Sous le couvert de l’allégorie les portraits des premières décennies du siècle sont déjà des déguisements ; ainsi débute le XVIIIe par des travestis sous le prétexte aimable des amours divines que l’on identifiera un jour à celles du roi et de ses favorites. La confusion sera telle que les transports amoureux cohabiteront, sous le pinceau des peintres, avec les effusions religieuses ; ils excelleront dans les deux domaines avec un égal bonheur.

Qui y verrait un scandale méconnaîtrait gravement l’esprit du temps ; dans l’art apparemment le plus rigoureusement ataché au respect de ses dogmes, celui de l’Église, qui en outre n’était guère accueillante aux audaces, l’assouplissement de règles que l’on croyait immuables correspond à une évolution déjà sensible dans le rapprochement entre les décrets du concile de Trente et les interdits de la Réforme. Entre la modernité et la tradition. Le répertoire mystique du XVIIe tombe en désuétude avec l’apport d’une sensibilité qui ne repousse pas les irruptions profanes. Les peintres craignent Dieu plus que le scandale, ce qui incita Watteau malade à demander au curé de Nogent de brûler ses tableaux de « nudités » avant de mourir.

On ne résiste pas à Boucher. La fête galante est à la mode, le peintre y excelle, et gommant la mélancolie qui traversait l’œuvre de Watteau, créateur du genre, use de la mythologie pour évoquer les plaisirs charnels, femme offerte tous appâts dehors, homme actif à la virilité triomphante. Certes il aura des censeurs, mais sa protectrice Mme de Pompadour, maî­tresse du roi, saura franchir la distance qui sépare l’amour terrestre de l’amour divin en demandant à Boucher de peindre, en 1750, pour sa chapelle du château de Bellevue, l’une des œuvres les plus attachantes de l’attendrissement maternel, La Nativité dite aussi La Lumière du monde’.

Il semble que soient réconciliés par l’intermédiaire d’une femme dont la dévotion n’était pas la qualité première, le respect d’un thème sacré et la liberté de l’exprimer. Mais c’est aussi, la critique le remarquera, une manière de pastorale mêlant l’intimité et la familiarité que cette Nativité dont la grandeur surnaturelle est absente si, toutefois, elle n’est pas dépourvue de sentimentalité.

L’Église ne s’en formalisa pas, mais à la mort de la fa­vorite, en 1764, son château changeant de statut et devenant royal, le tableau fut retiré.

L’orientation nouvelle de la religion qui s’éloigne du do­lorisme du siècle précédent, favorise les rapports de proximité entre la sensibilité païenne et l’effusion religieuse ; les pein­tres reçoivent indifféremment des commandes dans la scène libertine et l’art sacré. C’est le critique La Font de Saint-Yenne qui, dans son Salon de 1753, sonne le tocsin en s’élevant contre l’immoralité de Boucher tandis que Diderot l’accuse  de << dégradation du goût >>. La peinture d’église, évitant le scandale, s’éloigne des ambiguïtés du mélange des genres, et u rompt avec la confusion entre la mythologie et la religion.

 

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