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Manet ou le scandale de la véreté

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Manet ou le scandale de la véreté

Manet ou le scandale de la véreté

L’image subversive du peintre coïncide avec l’importance grandissante de la bourgeoisie détentrice du goût moyen, rejetant tout ce qui porte atteinte à son désir d’ordre, de clarté et de bon sens. Cette nouvelle classe d’amateurs aisés fréquente le Salon où le public afflue ; ils distribuent éloges ou sarcasmes, ceux-ci étayés sur les diktats de la critique académique. Le scandale ou les louanges sont le baromètre du beau.

Edouard Manet est un fils de famille qui a appris la pein­ture sous la férule d’un maître médiocre, Thomas Couture, qui passait pour libéral et novateur. Il admire Delacroix à qui il rend visite, et Courbet. Il a pour ami Baudelaire. Le 15 mai 1863 s’ouvre le fameux Salon des refusés, annexe voulue par l’Empereur du Salon officiel. D’une salle à l’autre trois nus attirent le public : La Perle et la Vague de Baudry et La Naissance de Vénus de Cabanel ravissent le public et  la critique, tandis que le troisième, Le Bain ou Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, provoque le scandale. Le public est choqué par la présence d’une femme nue entre deux messieurs habillés, les censeurs se déchaînent, crient à l’« exhibition demi-teintes, le clair-obscur, tout le savoir de l’École. Le ici us de la normalité de la peinture est pire que la présence du nu entre deux redingotes. L’œuvre est moins née d’une e motion que d’une sorte de choc insurrectionnel qui a poussé Manet à exprimer sa passion de peintre, son énergie qui le fait i evenir dix fois, vingt fois sur la toile, effacer, reprendre, mais en conservant la même fraîcheur. À la cuisine académique il oppose le côté épique de la vie présente qu’il traduit par des formes violemment modelées et des couleurs franches, une pureté optique oubliée depuis les maîtres. Cette vive et rapide sensation qui heurte le public habitué au « fini » académique c’est le scandale de la modernité.

Manet ne le conçoit pas comme une révolution, lui-même a déclaré « ne renverser une ancienne peinture, ni en créer une nouvelle », mais comme un retour au naturel. Il décape la peinture d’histoire tant appréciée du public, cet imaginaire emphatique aux sujets exaltants ou troublants, et ouvre la voie de l’autonomie de l’art, la peinture dans la peinture.

L’étonnant est que Le Déjeuner sur l’herbe fait rire, on se gausse devant cette exposition des Refusés que certains proposent d’appeler l’Exposition des Comiques ; si le table;m amuse c’est qu’il est regardé comme une plaisanterie, ce n’esi pas sérieux de peindre un sujet pareil, et l’on vient se diverlii en famille en éloignant les enfants d’un tel spectacle.

Le journaliste et critique Ernest Chesneau tente une ex­plication : « M. Manet veut arriver à la célébrité en “étonnani le bourgeois”. Alarmer la pudeur de M. Prud’homme est une source de délices pour ce jeune cerveau en humeur de folie. Il prendra des sujets baroques, des filles qu’il habillera en hommes et roulera sur un canapé, ou jettera au milieu d’un cirque en costume de majo… Mais attention, pour que ce Déjeuner ne soit pas une simple fantaisie de jeunesse – as­sure M. Chesneau -, il faut que Manet apprenne le dessin et la perspective, et renonce à des sujets “choisis en vue du scandale”. »

M. Manet a-t-il du talent ? Si oui il s’est simplement moqué du monde.

Le Déjeuner sur l ’herbe sera presque généralement incom­pris, vilipendé ou moqué par la critique et le public. Le scandale d’Olympia sera pire encore. Manet prend comme référence La Vénus d’Urbin du Titien, il allonge son modèle, la belle Victorine Meurent au corps ambré, sur la blancheur bleuâtre d’un lit défait, une servante noire lui apporte un superbe bouquet de fleurs, un chat noir s’éveille et s’étire sur les draps.

Olympia est admis au Salon de 1865 où figurent plusieurs nus académiques, mais celui de Manet, légèrement rehaussé par un coussin sur sa couche, fixe le spectateur et le défie ; aucun

mi mythologique ou intimiste ne se serait permis cette insolente , celle-là est une fille de plaisir, une catin qui vient juste  ses mules avant de s’étendre nue. . « Tout en elle glisse à F indifférence de la beauté…. C’est la majesté retrouvée dans la suppression  le scs atours… »

Mais Jules Claretie décrète dans L’Artiste : « Qu’est cette odalisque au ventre jaune, ignoble modèle ramassé ic ne sais où, et qui a la prétention de représenter Olympia. Quelle Olympia ? Une courtisane sans doute… »

Le scandale d’Olympia relaie celui du Déjeuner sur  herbe. Ce Parisien raffiné, boulevardier ami des femmes i|u’est Manet, est un poseur de bombes, ce dont, fort peu irvolutionnaire, il est navré, humilié même, surpris des illusions érotiques que l’on prête à la troublante Victorine ;i la nudité ornée. Qu’a donc voulu Manet ? Surprendre ? Troubler ? Les réactions de la critique, certaines ironiques, il’autres offensantes, les caricatures, le révulsent ; à plusieurs reprises la toile a manqué être crevée…

Baudelaire ne croit pas au scandale. « Les peintres veulent des succès immédiats », écrit-il, lui qui connaît bien « les facultés si brillantes et légères » de son ami. De Bruxelles il le morigène fermement.

Les articles élogieux que Zola consacre à Manet dans L’Événement de mai 1866, où il donne l’image d’un peintre laborieux, modeste, et ne cherchant nullement le scandale, lui coûtent sa collaboration, mais l’année suivante il publie un vibrant article en faveur d’Olympia dans La Revue du  XIXe siècle, et veut y croire, à tort, les passions éteintes.

Parti d’une œuvre célèbre ancienne, Manet ne bouscule pas la tradition, il cherche simplement à comprendre  de la peinture par un métier franc et net, une technique limpide à la saveur moderne. Et pour prouver qu’il n’est pas opposé à la « peinture d’histoire », et moins encore obsédé pai une figure galante aux sous-entendus ambigus, il expose aux côtés d’Olympia le Christ aux anges, une superbe anatomie naturaliste à la chair ferme peinte en pleine lumière, encadréil d’anges (un retour à l’imaginaire ?), non moins malmène d’ailleurs que sa voisine.

Double scandale de proximité, le plaisir et la religion. On n’en finira pas de traiter Manet, quoi qu’en pense Zola, des qualificatifs les plus injurieux, et un certain Canteloube va jusqu’à écrire, dans Le Grand Journal, que « les femmes sur le point d’être mères, et les jeunes filles si elles étaient prudentes, feraient bien de fuir ce spectacle… »

Car l’art de Manet se situe « par-delà toutes les excentri- 39. cités ». On doit changer Olympia de place, et l’exiler dans la dernière salle du Salon, au-dessus de la porte et en hauteur, hors d’atteinte du public ; mais malgré cet éloignement le tableau n’en est pas moins regardé comme « un parti-pris de vulgarité inconcevable… ».

Réponse de Zola : « La place de M. Manet est marquée au Louvre comme celle de Courbet, comme celle de tout artiste d’un tempérament fort et implacable… »

Si Baudelaire s’est montré, à propos d’Olympia, fort équivoque (il mourra deux ans plus tard en 1867), Zola seul, ou presque, a persisté à défendre Manet.

I.c Fifre est refusé au Salon de 1866, en revanche Le dans l’atelier est accepté, avec Le Balcon, en I mais ils sont tous deux mal compris. Le Déjeuner est le premier vrai thème « naturaliste » que traite Manet, il ouvre mu- voie qui mène dix ans plus tard à La Serveuse de bocks, cl en 1881-1882 au Bar des Folies-Bergère dont Huysmans« l’optique… d’une justesse relative » et l’éclairage, un vague plein air, un bain de jour pâle… ».

C ‘est les adversaires de Manet ne désarment pas, le scandale s’csl émoussé mais l’hostilité demeure. Les représentations de la vie moderne où le peintre preuve d’autant de dons d’observation que d’esprit, sont vent mal interprétés, jugés vulgaires ou qualifiés, comme le lait M. Wolff, contempteur haineux de toute modernité, devant Le Balcon, d’un « art grossier… jusqu’à faire concur­rence aux peintres en bâtiment… »

La Nana décrite par Zola est un cas social, celle peinte par Manet, titrée d’ailleurs avant que paraisse le roman, en I880, n’a pas la beauté plébéienne d’Olympia, c’est une co­cotte parisienne en jupon et corset de satin qui se poudre, à sa toilette, devant un admirateur, et qui d’un sourire mutin regarde la spectateur. Nana est, au nom de la morale, refusée au Salon de 1877, et pour ne pas affronter le jury de l’Expo­sition universelle de 1878, Manet décide de ne pas présenter de toiles ; c’est néanmoins à cette époque que se manifeste, malgré toujours d’âpres critiques, un revirement sensible du public et de la critique. Le scandale s’est déplacé, il porte désormais le nom d’impressionnisme.

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