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Paysages sous surveillance :Inversion du rapport public-privé

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Paysages sous surveillance :Inversion du rapport public-privé

Lors de leur construction, les grands ensembles étaient présentés comme une suppression du domaine privé au profit d’un nouveau modèle de ville privilégiant le domaine public : « L’intérêt privé sera subordonné à l’intérêt collectif», écrivait Le Corbusier8. Avec la loi du 25 janvier 1995 rendant les gestionnaires des grands ensembles responsables de la sécurité sur leur domaine9, les sta­tuts s’inversent, faisant voir les grands ensembles comme une extension du domaine privé sur une série d’espaces communs qui appartenaient, dans la ville traditionnelle, au domaine public.

Tenus d’assurer eux-mêmes la surveillance de leur territoire10, les gestionnaires d’immeubles, propriétaires des espaces exté­rieurs, sont désormais contraints d’instaurer un découpage en « quartiers » distincts où s’établit le pouvoir d’un gardien ou d’un intendant d’immeuble. Le contrôle de chaque portion d’espace s’organisant depuis la loge de celui qui surveille, le territoire tend à faire l’objet d’un quadrillage dépendant presque exclusivement de la disposition des entrées et des vues favori­sées ou non par l’organisation interne des immeubles.

Ce découpage contribue à délimiter un espace public qui ne se superpose pas toujours, dans les grands ensembles, au domaine public. Aucun contour de domaine public ni aucune servitude de passage n’ayant jamais préexisté au dessin des grands ensembles, la délimitation des zones qui relèvent d’une respon­sabilité plutôt que d’une autre doit inventer ses propres règles. Le statut des espaces extérieurs ne pourra donc jamais ressembler à celui des places traditionnelles : les secondes proviennent d’un ordre public imposé verticalement au désordre du privé, tandis que les premiers sont les héritiers de la notion de cour d’im­meuble, à savoir une organisation privée ou horizontale des espaces extérieurs. Dès qu’il s’agit de définir les responsabilités qui relèvent de chacun des territoires, les gestionnaires comme les architectes n’ont d’autre appui que la position des circula­tions verticales des immeubles. L’espace public devient fonction de l’organisation du privé.

Ainsi, toutes les volontés de plaquer sur l’univers des grands ensembles les modèles de la ville traditionnelle restent vaines. La plupart des projets de réhabilitation demeurent des formations de compromis entre le désir de réappropriation de la culture urbaine et la « répression » de l’espace moderne. Cette indécision laisse aux dispositifs de sécurité le loisir d’imprimer leurs logiques. Les institutions l’ont bien compris qui, pour la plupart, s’atta­chent à mettre en scène, au cœur des opérations, leurs propres postes de contrôle : l’Etat délocalise ses maisons de justice, les villes installent des antennes de police municipale et les ges­tionnaires d’immeubles repositionnent leurs loges de gardien.

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