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Paysages sous surveillance :Mise en scène des limites

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Paysages sous surveillance :Mise en scène des limites

Qu’il s’agisse de locaux techniques, de chaufferies, d’aires commerciales, de centres socio-culturels, de maisons de jeunes, de garderies, de crèches, d’écoles maternelles ou primaires, de collèges, de dispensaires, d’églises, de gymnases ou de piscines, tous les équipements des grands ensembles tendent à établir les limites de leur enceinte. L’identité de ce que l’on appelle aujourd’hui l’espace public n’est donc pas définie en soi, comme l’étaient les espaces verts des architectes modernes, mais comme une résultante, un interstice mettant en relation l’ensemble de ces territoires clôturés.

Cette définition par défaut des contours de l’espace public se heurte à la continuité des parcours instaurés par les dispositifs de la modernité. La reconstruction, qui sous-entend la notion de remembrement12 et de suppression de toute propriété foncière individuelle, a ainsi fait place à la sécurisation qui instaure, à l’inverse, une territorialité de la protection. Autant les grands ensembles étaient présentés comme le moyen de rompre avec l’individualisme du tissu pavillonnaire des banlieues de l’époque, autant l’organisation de leur sécurité suggère la limitation de zones à l’intérieur desquelles nous serions à l’abri du danger. La lutte contre l’insécurité constitue ainsi une force souterraine qui amène, hier comme aujourd’hui, à une transformation radicale du paysage urbain: autrefois vers une mise en commun du privé, aujourd’hui vers une division du public.

Délaissé des réseaux de sociabilité traditionnelle, l’habitat pavillonnaire était considéré après-guerre comme un mal à jugu­ler, générateur de délinquance et d’alcoolisme. Le fondement même des réseaux que les grands ensembles avaient pour fonc­tion d’instaurer est aujourd’hui remis en cause au profit d’une organisation du territoire en surfaces protégées. Les grands ensembles ne sont plus reliés au reste du territoire par le réseau des infrastructures mais par la généralisation d’un découpage en « zones de compétence territoriale » 13, des centres-villes aux banlieues les plus reculées. L’ensemble du paysage urbain est ainsi fragmenté uniformément en une succession de terrains gardés par des moyens privés, entre lesquels les zones intermé­diaires restent à la charge de l’Etat.

Seuls les terrains de sport grillagés, qui emplissent peu à peu l’espace vert des grands ensembles, échappent à ce découpage. Réclamés par les jeunes des cités, ils définissent des aires de liberté d’autant plus efficaces qu’ils répondent à des règles du jeu qui leur sont propres. De fait, bien que cernés par des grillages de grande hauteur, ces terrains s’apparentent davantage à des zones franches qu’à des domaines carcéraux. La définition de tels espaces est donc fondée sur une fiction de la liberté qui s’oppose à celle qui avait prévalu lors de la conception des grands ensembles : si la liberté des architectes modernes était celle d’une émancipation par rapport à l’enfermement du cadastre, la liberté des architectes contemporains a besoin d’affirmer ses limites pour « neutraliser » certaines portions du territoire. C’est ainsi que l’agence Méristème a elle-même qualifié du terme de « glacis », l’aménagement d’une place destinée aux adolescents au cœur de la cité des Tilleuls au Blanc-Mesnil : comprenant un mur à tags et un tremplin de VTT, elle rappelle d’autant mieux le glacis des fortifications qu’elle paraît extérieure aux ouvrages auxquels elle s’adosse. Revêtue de panneaux préfabriqués de béton architectonique, la surface inclinée de cette place s’affirme davantage comme un lieu hors scène que comme un moyen de suturer le jardin, l’aire de jeux et la rue qui lui sont contigus.

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