Kant : Beau naturel et beau artistique: le beau artistique
Quand nous jugeons qu’une chose est parfaite, utile ou bonne, c’est toujours par rapport à un concept de ce que doit être cette chose pour être parfaite, utile ou bonne. Le jugement esthétique, au contraire, n’implique jamais un tel concept puisque ce qui est beau plaît justement sans la médiation d’aucun concept. Le beau n’est ni la perfection, ni l’utilité, ni le bien ! Il arrive pourtant que nous jugions qu’une chose est belle et que notre jugement s’accompagne d’un concept de ce que doit être cette chose pour être belle… Un tel jugement, prononcé sous condition d’un concept déterminé, n’est pas un jugement pur. Cette thèse, que Kant établit au paragraphe 16 de la Critique du jugement, repose sur une très importante distinction : la distinction de la beauté libre et de la beauté adhérente.
Beauté libre et beauté adhérente
La beauté est libre quand le jugement ne repose pas sur un concept de ce que doit être la chose (ou sa représentation) pour être belle, adhérente quand il présuppose un tel concept. La beauté adhérente est donc toujours conditionnée : pour être beau en ce sens, l’objet doit être conforme à une fin interne (il doit être ce qu’il faut qu’il soit pour être beau). En un mot, la beauté est adhérente quand elle suppose la perfection.
S’agissant de la beauté libre, Kant donne le célèbre exemple des fleurs qui sont des beautés libres de la nature. Les fleurs plaisent librement et bien qu’elles me semblent faites pour me plaire (finalité subjective interne), je ne saurais invoquer à leur propos une quelconque finalité objective interne : je suis, en effet, bien incapable de dire ce que doit être une fleur pour être belle :
« Les fleurs sont des beautés libres de la nature ; on ne sait pas aisément, à moins d’être botaniste, ce que c’est qu’une fleur; et le botaniste lui même, qui reconnaît dans la fleur l’organe de fécondation de la plante, n’a point égard à cette fin de la nature, quand il porte sur la fleur un jugement de goût. »
« Beaucoup d’oiseaux (le perroquet, le colibri, l’oiseau de paradis), une foule de crustacés marins sont en eux- mêmes des beautés… qui plaisent librement et pour elles mêmes. »
Au contraire, la beauté d’un édifice suppose le concept d’une fin qui détermine ce que doit être l’édifice pour être beau, c’est-à-dire un concept de sa perfection. On ne juge pas de la beauté d’un palais comme on juge de la beauté d’une église ou d’un cénotaphe : la beauté d’un palais est inséparable du fait qu’il est la demeure d’un roi, celle d’un temple ou d’une église la maison de Dieu et celle d’un cénotaphe le lieu de commémoration d’un mort. Le jugement de goût ne peut alors être pur puisque son résultat est conditionné par une appréciation de nature rationnelle sur la fin de l’objet : ainsi une église surchargée d’ornements, quand bien même ils seraient par eux-mêmes plaisants, ne saurait être jugée belle. Nous ne saurions, en effet, juger de sa beauté en faisant abstraction de sa destination (elle est le lieu où les fidèles se rassemblent pour prier Dieu) comme nous faisons abstraction de la fonction botanique des fleurs quand nous jugeons de leur beauté.
Une distinction complexe
L’exemple de l’architecture qui est un art par nature fonctionnel (même quand il ne fait pas du fonctionnalisme un style) paraît particulièrement heureux. Mais, n’en va-t-il pas de même de tout art ? Quand un homme crée une œuvre d’art, n’a-t-il pas idée de ce que doit être l’œuvre pour être parfaite ? Une beauté créée peut-elle ne pas être adhérente ? Et si l’œuvre est faite pour plaire, ceci n’implique-t-il pas un concept de ce que doit être la chose pour produire cet effet ? Pour le dire autrement, ne faut-il pas identifier beauté naturelle et beauté libre d’une part, beauté artistique et beauté adhérente d’autre part ?
En fait, il n’en est rien. Il y a des beautés naturelles qui sont adhérentes et des beautés artistiques qui sont libres. La beauté d’un homme ou d’un cheval, celle d’une femme ou d’un enfant, sont des beautés naturelles adhérentes. Quand nous en jugeons, c’est toujours sous la condition du concept d’une fin interne qui détermine ce que doit être la chose pour être belle. Ainsi ne disons-nous pas d’un enfant ridé, d’un cheval anémique, d’une femme filiforme ou d’un homme ventripotent, qu’ils sont beaux. La perfection n’est ici rien d’autre que la conformité à un type idéal dont la nature donne parfois un exemple dans lequel nous n’hésitons pas à reconnaître une création parfaite.
S’il y a des beautés naturelles qui sont adhérentes, il y a aussi des beautés artistiques qui sont libres :
« C’est ainsi que les dessins à la grecque, les rinceaux pour les encadrements ou sur des papiers peints, etc., ne signifient rien en eux-mêmes ; ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé, ce sont des beautés libres. »
À quoi Kant ajoute l’improvisation et la musique sans texte. De ceci, on peut déduire que la peinture figurative et la musique vocale ne peuvent proposer que des beautés adhérentes : nous avons une idée de ce que doit être une nature morte, un portrait, un nu, une marine, une évocation historique, mythologique ou religieuse, et aussi un oratorio, un opéra-bouffe, une opérette, un drame musical, un requiem, etc., pour être beaux. En revanche, s’agissant de l’art abstrait (et peut-être plus généralement de l’art contemporain) ou de la musique instrumentale, nous serions bien en peine d’avancer des critères identiques.
On peut établir des règles du goût
D’abord, accorder à l’esthétique classique qu’il est possible de déterminer des règles du goût, du moins sous certaines conditions. Si la beauté adhérente fait effectivement l’objet d’un jugement de goût, celui-ci est dépendant d’une fin et par là même comporte, comme le veulent les classiques, une indiscutable rationalité. Mais ce n’est plus un jugement de goût libre et pur. Si on peut fixer, en ce sens, des règles au goût (s’agissant de la seule beauté adhérente), il ne s’agira en aucune façon de règles de goût, mais de règles concernant l’accord du goût et de la raison. Il reste que de telles règles ne concernent pas le pur jugement de goût et, qu’à proprement parler, ni la beauté ni la perfection n’ajoutent quoi que ce soit l’une à l’autre. On aura compris que, pour Kant, la beauté libre est plus purement belle que la beauté adhérente qui est, elle, toujours impure.
Dépasser les fausses querelles sur le beau
Ces distinctions ont un autre intérêt qui est de nous permettre de trancher nombre de fausses querelles sur le beau. La beauté du même objet est jugée différemment selon que l’objet est apprécié librement ou en ayant en vue sa fin… Par exemple, je n’aurai pas le même jugement sur la beauté d’un film, si j’en juge librement, qu’aura quelqu’un pour qui le cinéma est destiné à distraire et qui n’apprécie la valeur d’un film qu’au regard de ce critère. Maintes discussions sur des films qualifiés d’esthétisants et qui déplaisent au grand public procèdent d’un semblable malentendu. Sans aller jusqu’à les dire disputables, il est clair que les querelles sur le beau sont ainsi souvent des affaires de malentendus.
Faire oublier les règles
Mais ce qui est plus important en ce qui nous concerne, ce sont les conséquences que tire Kant de cette distinction concernant le rapport du beau artistique au beau naturel. Même s’il existe des beautés naturelles impures et des beautés artistiques pures, les exemples donnés suggèrent que, de manière générale, la pureté se rencontre beaucoup plus souvent dans la nature que dans l’art, l’art de l’ornementation ne représentant tout compte fait qu’un secteur très limité des arts plastiques. Du moins, était ce le cas du temps de Kant, puisque, pour aujourd’hui, l’art contemporain non-figuratif offre de vastes exemples de beautés artistiques pures.
Une esthétique en avance sur son temps ?
Pour Kant, les formes pures de la beauté, celles qui ne signifient rien, sont exceptionnelles dans les arts plastiques et caractérisent davantage la beauté naturelle. Mais c’est que la peinture et la sculpture de son temps sont encore des arts figuratifs, voués à la représentation de quelque chose. Il n’en va plus de même depuis le développement de l’art abstrait, du moins de celui qui s’affranchit tout à fait de la figuration : contentons-nous d’évoquer l’abstraction géométrique des oeuvres de Mondrian, les compositions suprématistes de Malevitch, la technique du dripping chez Jackson Pollock, les « Seagram murais » de Mark Rothko ou encore les monochromes d’Yves Klein. La théorie kantienne de la beauté pure apparaît rétrospectivement comme très en avance sur son temps puisqu’elle donne à une des plus importantes tendances de l’art contemporain, celle qui refuse d’asservir l’art à la figuration, le fondement de son esthétique.
Considérant que la nature offre à l’art un modèle de pure beauté, Kant affirme que l’art n’est beau qu’à la condition d’offrir « l’apparence de la nature ». On se tromperait en comprenant platement cette idée comme la seule indication que l’art doive se cantonner à l’imitation de la nature : ce que Kant veut dire, c’est que, pour ne pas souffrir de son impureté, la beauté artistique doit s’efforcer de faire oublier qu’elle résulte des règles de l’art et donner le même sentiment de libre beauté qu’offre la nature :
«Aussi bien la finalité dans les produits des beaux- arts, bien quelle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle ; c’est dire que l’art doit avoir l’apparence de la nature, bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art.
Or un produit de l’art apparaît comme nature, par le fait qu’on y trouve toute la ponctualité voulue dans l’accord avec les règles, d’après lesquelles seul le produit peut être ce qu’il doit être ; mais cela ne doit pas être pénible : la règle scolaire ne doit pas transparaître ; en d’autres termes on ne doit pas montrer une trace indiquant que l’artiste avait la règle sous les yeux et que celle-ci a imposé des chaînes aux facultés de son âme. »
Supériorité de la nature sur l’artiste
La nature, la libre beauté qui s’y déploie, est ainsi la norme à partir de laquelle la réussite de l’œuvre d’art peut être évaluée. Mais cette règle esthétique condamne le bon goût à faire obligatoirement intervenir un concept dès lors qu’il s’agit de juger dans une œuvre de la perfection du travail artistique définie comme ce qui offre l’apparence de la nature…
« Une beauté naturelle est une belle chose ; la beauté artistique est une belle représentation d’une chose. »
En définissant la beauté artistique en termes de représentation, Kant la suppose essentiellement adhérente, c’est-à-dire impure. Comment la beauté d’une représentation on pourrait- elle être évaluée indépendamment d’un concept de la chose représentée ? Le jeu des facultés ne saurait ici jouer librement : dans l’appréciation d’une œuvre figurative, on ne saurait parler de ce libre jeu de faculté qui est, rappelons-le, la condition sine qua non d’une expérience esthétique pure.
Il y a donc pour Kant une supériorité manifeste du beau naturel sur le beau artistique. Du reste cette supériorité n’est pas seulement esthétique, elle est encore morale. Dans sa condamnation des esthètes, des «virtuoses du goût», Kant vise les hommes qui font de la jouissance esthétique une fin en soi et s’efforcent inlassablement d’affiner leur sensibilité artistique, comme s’il s’agissait d’une chose fondamentale, non qu’il condamne le sentiment esthétique, mais parce qu’il en juge différemment selon qu’il porte sur le beau naturel ou sur le beau artistique.
« Je concède volontiers que l’intérêt suscité par le beau dans l’art… ne prouve aucunement un caractère épris de bien moral ou même qui y tende ; par contre, je soutiens que prendre un intérêt immédiat aux beautés de la nature (et non pas avoir seulement du goût pour en juger est toujours l’indice d’une âme bonne. »
L’intérêt que nous éprouvons immédiatement pour le beau naturel est désintéressé et c’est pourquoi il peut passer pour le symbole du bien moral, sans pour autant se confondre avec lui. Mais il n’en va pas de même de l’intérêt que nous portons au beau artistique qui est, selon Kant, lié à la recherche d’une satisfaction. Il n’hésite pas à conclure en ces termes :
« Ce privilège de la beauté naturelle sur celle de l’art, même si celle-ci l’emportait sur l’autre par sa forme, d’inspirer seule un intérêt immédiat, s’accorde avec la mentalité épurée et sérieuse de tous ceux qui ont cultivé leur sentiment moral. Quand un homme qui a assez de goût pour juger les productions des beaux-arts avec la plus grande sûreté et la plus grande finesse, quitte volontiers la salle où l’on rencontre ces beautés qui entretiennent la vanité ou tout au moins les plaisirs de la société, et se tourne vers celles de la nature pour trouver ici en quelque sorte de la volupté pour son esprit, au cours d’une méditation qu’il ne pourra jamais développer jusqu’au bout, nous considérons avec respect ce choix qui est le sien, et présumons en lui une belle âme que ne pourra revendiquer aucun connaisseur de l’art, ni aucun amateur invoquant l’intérêt que lui inspirent ses objets à lui. »
La beauté artistique est donc le plus souvent adhérente et le jugement dont elle fait l’objet n’est pas un pur jugement esthétique, puisqu’il s’opère presque toujours par la médiation d’un concept. A la beauté impure de l’art, Kant préfère les beautés libres de la nature. La plupart des commentateurs ont d’ailleurs remarqué que tout au long de la Critique du jugement, Kant ne parle presque pas d’art. On devine qu’un tel parti pris est de nature à provoquer des réactions contraires. La plus forte est sans aucun doute celle de Hegel qui, dès le début de son Esthétique, prend l’exact contre- pied de la thèse de Kant en excluant la beauté naturelle du champ de ses recherches.