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Engobes crus et vitrescibles

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Daphné Corregan

Daphné Corregan

L’engobe est un recouvrement terreux ou vitro-terreux, mat et opaque. A l’origine, c’est une terre crue délayée (barbotine) qui sert à recouvrir un corps grossier, souvent chamotté, ou à masquer une terre rouge par une terre blanche. L’engobage en cru permet, avant dessiccation complète, d’ajouter un décor par gravure (sgraffite) qui met à nu la couleur du fond. Le travail sur terre crue montrant vite ses limites, les potiers de la fin du Moyen Age ont imaginé un engobe enrichi d’un agent fondant assurant l’adhérence sur le biscuit et non plus seulement sur le cru. Par la suite, l’idée est venue de l’usage d’une terre préalablement cuite, réduite en poudre fine puis additionnée d’un fondant. Ainsi est né le principe de la majolique sous marzacotto de la Renaissance italienne, puis le décor « à la barbotine » d’Ernest Chaplet, mis au point en 1871. Les engobes peuvent être teintés dans leur masse, ce qui est simple à l’aide de colorants mais plus aléatoire avec les oxydes, dont le développement dépend de la nature même de la base. Ils peuvent aussi être peints avec des pigments ou des jus, et être recouverts d’une glaçure.

Les engobes sont :

  •  soit terreux et crus, dans ce cas ils doivent être posés sur la pièce à l’état de plasticité du cuir;
  •  soit terreux et additionnés d’oxydes métalliques, comme sur les œuvres d’Odile Culas-Bonin, pour obtenir des colorations stables à la réduction, soit 2/3 de barbotine et 1/3 d’oxyde (fer, cuivre, chrome, manganèse) d’ocre ou de grès de Thiviers ;
  • soit vitroterreux, c’est-à-dire constitués d’une base argileuse dont la cohésion est assurée par une part vitreuse; l’engobe est donc formé non par une terre crue, mais par une terre cuite, c’est-à-dire une chamotte très fine liée par une fritte, un fondant ou même un émail.

L’accord de dilatation, entre le support et l’enduit, évite un décollement accidentel de la couche, mais un effet opposé peut être recher­ché: difficile à maîtriser, il consiste à obtenir des fissures volontaires, évoquant des crevasses natu­relles. Une barbotine de porcelaine posée sur une terre verte (pour l’adhérence), avec son fort retrait, possède cette propriété dès le séchage.

Un engobe pour peindre

Il est également possible de modeler l’engobe en épaisseur, au pinceau ou à la spatule, puis de le travailler par sculptage ou grattage : c’est le décor en pâte sur pâte, mis au point à Sèvres au milieu du XIXe siècle. La « barbotine » des céramistes impressionnistes de l’Atelier d’Auteuil, puis d’autres centres, en est un avatar célèbre par la qualité des artistes, des peintres et des sculp­teurs qui ont collaboré à son émancipation. Aujourd’hui, les artistes mènent une réflexion sur les valeurs initiales de l’engobe, privilégiant ce qui le caractérise le plus : l’accord ou le désac­cord avec le support, sur cru avec les crevasses et sur cuit avec les déchirures. Les engobes sont posés visqueux et épais (1 à 3 mm) ou en jus minces, à la limite d’une translucidité laiteuse.

Expérimentations

Faut-il concevoir, étudier son œuvre avant de l’entreprendre ? Ou ne vaut-il pas mieux se lais­ser aller aux plus folles digressions, sans but pré­cis, sous la seule influence de ses pulsions ? Tout est question d’ordre ou d’intuition, d’organisa­tion ou d’improvisation. Expérimenter, c’est tenter ce qui n’a jamais été fait, c’est ouvrir un dialogue avec l’inconnu. Toutes les terres vivent et parlent, il faut y puiser la connaissance inscrite dans leur sédimentation. Les solutions appliquées aux premières céramiques sont tou­jours vivaces, mais elles ne justifient jamais de rejeter les technologies d’avant-garde qui appor­tent aussi leur part de merveilleux.

L’engobe crevassé

Engobe crevassé à vitrification artificielle.

Engobe crevassé à vitrification artificielle.

Lorsque, au séchage puis à la cuisson, la rétraction d’un engobe est plus forte que celle du support, la surface rapportée se fissure natu­rellement comme une terre sans pluie. Cet aspect, qui évoque les affres de la sécheresse ou quelque mouvement de la croûte terrestre, nous rappelle la force des éléments. Pour obtenir un tel effet, utilisez une barbotine à fort retrait et très faible dilatation, très plastique, qui se cre­vassera aussitôt en perdant son eau.

L’engobe flottant

Lorsque l’on superpose des revêtements de natures opposées, comme un engobe dur à forte rétraction sur une glaçure fusible, le premier se brise au séchage puis flotte en plaque à la surface de la seconde ; il se laisse même entraîner en cas de coulure

L’engobe déchiré

La provocation est ici plus décisive et volontaire; la couche d’engobe, tendue, se lacère de fentes acérées, blessures béantes tranchées par une lame invisible. Le jeu des tensions est encore plus exacerbé par le retroussis de la peau terreuse : la rétraction est produite lors de la montée en température, alors que l’engobe est encore poudreux et se rétracte fortement. La vitrification qui suit est favorisée par une composition de type « poudre de tesson de porcelaine + fondant ».

Les engobes fins, dits sigillés

La délicatesse des travaux de Pierre Bayle procure un intense sentiment de perfection, ses for­mes sont parfaitement en harmonie avec le voile d’engobe inspiré des terres rouges antiques, dites sigillées. Une préparation particulière de l’engobe permet d’atteindre une finition de sur­face particulièrement veloutée, qu’il est possible d’aviver par un polissage en cru. Cet engobe est obtenu en liquéfiant une terre plastique non calcaire (la boue de tournage convient parfai­tement) ; les parties les plus lourdes de la terre se déposent en premier et il demeure une eau trouble, chargée des particules les plus légères. C’est cette eau qu’il convient de conserver et de laisser évaporer pour recueillir un engobe d’une grande finesse mais dont l’adhérence peut se révéler insuffisante après cuisson sur le support. Aussi est-il nécessaire d’ajouter, au moment de la liquéfaction, un faible pourcentage de silicate de soude (± 0,5 %) qui joue le rôle de fondant de masse et, lorsqu’il remonte à la surface sous l’effet d’un polissage, apporte une imperceptible vitrification superficielle.

Jus et patines sur terre crue

Les jus sont des lavis posés sans épaisseur, soit directement sur le biscuit, soit sur un fond émaillé. Ils se posent au pinceau, au vaporisateur, à la brosse à dents, par trempage. Tous les effets sont possibles : coulées, taches, crachotis, superpositions partielles. Le terme « patine » est plus particulièrement judicieux lorsque l’application est suivie d’un ressuyage, ôtant la patine des reliefs et la conservant dans les creux.

Jus sur biscuit:

Ils offrent de grandes possibilités pour teinter une terre en surface, sans masquer sa matière par une couche vitreuse et sans atténuer des reliefs ou des creux dont l’intégrité est souhaitée. Mais pour assurer leur fixation sur la terre, il est nécessaire de leur ajouter un fondant, généra­lement une fritte transparente ou une glaçure (5 à 10 %).

Jus sur émail

Ils permettent de modifier, totalement ou partiellement, la couleur d’un émail. Ici, tout est question de dosage, les fonds fixes, tels que les engobes vitrifiables, conservant mieux les jus que les fonds fusibles, qui ont tendance à annihiler ou à diffuser leurs effets. Les jus d’oxydes de cui­vre, additionnés d’un fondant plombeux et cuits en réduction, provoquent de belles irisations dichroïques. L’oxyde de fer donne de magnifiques colorations chaudes qu’une légère glaçure peut satiner. Tous les colorants classiques sont aussi utilisables.

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