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L’ « unité se voisinage» et les modèles de la reconstruction allemande:continuités et inflexions

> > L’ « unité se voisinage» et les modèles de la reconstruction allemande:continuités et inflexions ; écrit le: 25 février 2013 par La rédaction


La première phase de la reconstruction allemande constitue à plus d’un titre un cas complexe et isolé : le « retour » des thèmes de la communauté et du voisinage s’inscrit pour une part dans l’horizon européen de sensibilité à la sociologie urbaine anglo-américaine 34. Un important débat occupe le champ de la socio­logie urbaine allemande jusqu’au début des années soixante, moment où la notion de voisinage dans son acception la plus restrictive est remise en question par les sociologues 35. Ceux-ci soulignent alors l’anachronisme de la référence à la communauté du village ou de la ville médiévale, références qui fondent la concep­tion du voisinage appliquée par les architectes et les urbanistes. Ils dénoncent, d’autre part, la perte des contenus sociaux de cette notion et Va priori qui commande à son application au champ de l’urbain : celui d’une possibilité d’introduire de fait un degré de sociabilité, une « humanisation » des quartiers, par le seul recours à un schéma d’organisation spatiale. Aussi la notion de voisi­nage convoquée de manière presque unanime  dans la concep­tion de nouveaux quartiers jusqu’au début des années soixante permet-elle, par son origine anglo-américaine 38, de construire un discours sur les valeurs « humanistes » et « démocratiques ».

Or les modèles urbains proposés dans l’après-guerre et faisant appel à ces notions présentent au contraire de fortes continuités avec la période du national-socialisme. Bien que la notion de voisinage — et l’instrument unité de voisinage — inscrive les

modèles de la reconstruction allemande dans un plus vaste contexte européen, elle se superpose à une matrice de pensée germanique. Présente dans les modèles de planification élaborés sous le nazisme, la notion de voisinage était déjà au cœur des débats sur la métropole par le biais d’un discours sur la commu­nauté originelle, garante de la cohésion du « peuple » allemand. La critique anti-urbaine, forgée en Allemagne à partir de la moi­tié du XIXe siècle, s’articulait en effet sur le souci de redonner forme à la communauté « naturelle » — définition qui reprend dans un sens restrictif la pensée de Tonnies  – menacée par la croissance des métropoles et garant contre le déclin de la civili­sation fustigé par Riehl et Spengler. Outre l’aspiration à res­taurer des formes sociales communautaires fondées, dans une pensée organiciste, sur une cellule fondatrice « naturelle » (la famille, le clan, la corporation), cette critique préconisait le retour aux modèles urbains, aux structures et aux échelles du village ou de la ville médiévale. Ceux-ci permettaient en outre de garan­tir une relation étroite entre habitat et nature, entre ville et paysage. L’opposition entre ville et campagne, mise en relief au XIXe siècle dans les critiques formulées à l’encontre de la Grofistadt désignée comme entité artificielle, prend une réso­nance particulière dans l’idéologie «volkisch», nationaliste et populiste, au début du XXe siècle. L’aspiration à un « lien natu­rel au sol » 41 propre à exprimer la nature du peuple allemand trouve ensuite une traduction radicalisée et amplifiée dans la politique d’aménagement du territoire et de construction de logements sous le IIIe Reich.

Aussi la doctrine prégnante proposée par le Reich associe- t-elle, dès la fin des années trente, deux exigences : dissoudre la masse propre à la métropole en répartissant la population en des cellules d’habitat à croissance limitée, (,Siedlungszellen, bientôt calquées sur la structure du parti) ; articuler ces unités suivant une hiérarchie et un modèle de croissance organique. A cette concep­tion organiciste d’une ville dédensifiée et décongestionnée en de petites unités vient se superposer, au seuil des années qua­rante, le concept de « ville-paysage » (Stadtlandschaft ) qui tend à rétablir le lien de la ville avec la nature.


Si, après 1945, l’emploi de l’« unité de voisinage» en Alle­magne présente une dernière spécificité — celle de constituer, avec les concepts de « ville-paysage » et les modèles de crois­sance et de hiérarchie organique, les trois « plus petits dénomi­nateurs communs » 43 des modèles de quartier proposés entre 1945 et I960 — cette notion dessine une continuité avec l’avant- guerre. Parmi les textes les plus diffusés durant la première période de la reconstruction allemande, Organische Stadtbaukunst (1948) de Hans-Bernhardt Reichow associe ces trois principes pour construire un modèle apparemment « nouveau » qui prétend éliminer toute référence à la période 1933-1945. Si la structure de la Siedlungszelle de 1941, nommée unité de voisinage dans le schéma de Reichow en 1948, reste inchangée, la morphologie des espaces communs est transformée par l’emploi de courbes, bannissant ainsi toute rhétorique monumentale 45. L’axe princi­pal de l’unité, qu’enserrent des équipements collectifs, s’ouvre littéralement sur le paysage dans un schéma fluide d’interpé­nétration du bâti et de la nature. La métaphore organiciste commande la croissance « naturelle » de la ville : ce sont les unités de voisinage, cellules élémentaires qui, additionnées de manière articulée dans le paysage, permettent de réaliser l’adhésion de la ville avec la nature. Ainsi la cohésion des trois principes (unité de voisinage, croissance organique, ville- paysage) en un modèle se trouve assurée. Mais si Organische Stadtbaukunst et, plus tard, Die autogerechte Stadt (1959) se fondent sur le postulat d’une société « organique », on peut s’interroger sur la portée réelle de cette conception telle qu’elle y est exposée : la métaphore organiciste semble s’arrêter aux modèles de croissance, à la forme des voies de circulation directemenr inspirées de formes « biologiques », alors que les représentations sociales avancées restent faibles. Elles se limitent à proposer là « communauté » comme cellule originelle, conformément à k pensée allemande du début du siècle. Le thème de la communauté présente dans l’aire anglo-saxonne un des axes de la réflexion des urbanistes et architectes de 1945 à I960. Elle donne lieu à la conception de modèles de quartiers qui implicitement critiquent lespace collectif des doctrines fonc- tionnalistes d entre les deux guerres et prétendent apporter un renouveau, tout en s’ancrant dans la sociologie allemande du XIXe siècle et en préconisant la traduction de formes sociales traditionnelles. La volonté de restaurer ces formes sociales par une recherche formelle adaptée procède d’une attitude détermi­niste qui s’exprime en décalage avec la complexité des rapports sociaux — complexité qui, depuis le tournant du siècle, s’était révélée aux observateurs : de Weber à Simmel, de l’école de Chicago jusqu’à la critique de la notion de voisinage appliquée aux modèles urbains à la fin des années cinquante en Allemagne.

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