Le temps de la synthèse
Nous avons l’habitude de contraster textures urbaines grises et vertes. L’îlot d’un côté, la barre de l’autre ; inversion totale entre fond et figure. Ce n’est pas faux ; les extrémités existent bel et bien. Mais le reste de l’éventail aussi. Les cartes IGN à l’échelle 1:25 000, par exemple, montrent clairement la grande variété de combinaisons réalisées. Ce faisant, ces cartes soulignent surtout la différence entre les îlots du centre des villes et les autres parties ; d’une part, des taches uniformément grisées, d’autre part, diverses combinaisons entre petits rectangles ou carrés noirs et surfaces blanches informes. En l’occurrence, une mise en scène opposant ville traditionnelle et le reste (anciens faubourgs longeant les routes d’accès, grands ensembles, aires pavillonnaires, zones industrielles…).
La grande absente de cette confrontation est la ville dans le parc, la ville de l’urbanisme moderniste. Elle n’est représentée sur ces cartes que par quelques avatars lointains, insignifiants du point de vue quantitatif ou topologique. Cela surprendra peut- être celui qui ne lit les villes qu’à travers les polémiques confrontant ville moderniste et ville traditionnelle. Une alternative correspondant aux joutes qui ont opposé pendant trois ou quatre générations modernes et anciens (les « modernes » devenant des « anciens » au fil du temps). Mais, la fabrication des villes ne s’est pas faite dans ces termes-là ; elle a été beaucoup plus complexe et perverse. En fait – pour aller vite -, la ville moderniste n’a jamais vu le jour. Certes, on peut trouver ici et là la trace des idées originelles et originales ; mais le passage à l’acte leur a été fatal. Un Martien qui ne les connaîtrait pas pourrait-il déduire ces idées de ce qu’il verrait sur le terrain, et surtout leur assigner une grande importance ?
Cette question n’est pas étrangère à l’air du temps. Après l’enthousiasme qui a accompagné la création des grands ensembles, leur rejet, puis leur ignorance (relative), une nouvelle attitude sociale émerge. Devra-t-elle se développer, elle aussi, dans l’ombre de l’ombre des pères fondateurs de l’urbanisme dit moderne ? Pour notre part, nous avons jugé salutaire d’abandonner — à titre d’essai, du moins — la trame habituelle du récit historique qui égrène les idées : utopies socialistes, cités-jardins, Le Corbusier, la Charte d’Athènes, les grands ensembles… Cette trame nous gêne car elle attribue aux penseurs un rôle moteur dans l’histoire urbaine, amenant ainsi un double récit mythique — la chute (de l’idée) et le viol (de la société) — un peu répétitif. Il nous fallait donc considérer les textures urbaines du dernier demi- siècle sans faire trop référence aux archétypes usés. Notre corpus, par exemple, ne devait pas se satisfaire de seuls exemples pris et repris dans les revues d’architecture ou d’urbanisme d’antan. Par ailleurs, nous ne voulions pas non plus nous limiter (pas encore ?) à une seule aire urbaine ou à un thème précis.
Pour laisser le champ libre aux particularités locales et à la variété des textures urbaines, nous avons pris le parti de la sympathie : parmi ces lieux considérés souvent comme des quasi- non-lieux (en quelque sorte sauvages), nous voulions en examiner une centaine, jugés pour une raison ou une autre presque acceptables (civilisés ?). A posteriori nous constatons que plusieurs critères entrent en ligne de compte dans la qualité d’un lieu.
Premièrement, ce que nous avons nommé les valeurs modernistes : vastes espaces dégagés, espaces plus petits bien proportionnés, surfaces vertes bien traitées, belle relation entre bâtiments et surfaces vertes, vue spectaculaire, bonne utilisation du relief…
Nous avons également noté que la qualité des textures vertes, comme toute texture urbaine, n’émane pas seulement du lieu en soi, mais aussi de sa relation à un contexte : rapport quantitatif et topologique au quartier (continuité, opposition, inclusion, exclusion…), disposition des bâtiments par rapport aux éléments bordant le site…
Enfin, notre corpus souligne le fait que textures vertes et grises ne sont pas séparées de manière étanche. Plusieurs connexions ont été recensées : places hybrides, rues modernes, îlots verts, ajouts aux rues existantes. Ces textures gris-vert constituent une sorte de compromis qui n’est pas seulement morphologique. Lille est un bon endroit pour s’en rendre compte. Cette ville, avec ses diverses combinaisons entre typologies architecturales modernes et formes urbaines plus ou moins traditionnelles, donne l’impression qu’il y existe un mode de vie bourgeois qui a su tirer profit des immeubles d’appartements modernes et de leur positionnement particulier dans la parcelle. Un savoir-vivre qui va probablement de pair avec un savoir-faire professionnel, technique et financier .
Vidéo : Le temps de la synthèse
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