Merleau-Ponty : Le corps et la vision

> > Merleau-Ponty : Le corps et la vision ; écrit le: 29 mai 2012 par La rédaction

Le corps et le monde

La notion de corps occupe une place centrale dans l’œuvre de Merleau-Ponty. Nous n’avons pas simplement un corps au sens biologique du terme, nous sommes des corps, au sens où nous nous incarnons non seulement dans une matière mais également dans un monde. Nous comptons au monde, selon l’expression de Merleau-Ponty. Non seulement nous occupons un espace étendu, mais par ce corps, nous transformons le monde. Ainsi, le peintre « apporte son corps » :

« En effet, on ne voit pas comment un Esprit pourrait peindre. C’est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture. »

Mais il faut aller plus loin, ce corps sensible et sentant, qui touche et est touché par le corps de l’autre, peut aussi se toucher lui-même : le sentant se confond alors avec le senti, il y a « empiètement » :

« L’énigme tient à ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaître dans ce qu’il voit alors l “autre côté ” de sa puissance voyante, lise voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même. »

Lorsque Merleau-Ponty parle d’« indivision du sentant et du senti», il signifie que voir ne consiste pas à s’approprier une extériorité mais que l’expérience de la vision révèle une indistinction entre ce qui vient de l’intérieur et ce qui est reçu de l’extérieur. Le corps figure cette zone de croisement entre l’intériorité et l’extériorité. Cette thèse s’applique à l’image : les théories selon lesquelles les artistes imitent la nature, comme si elle était extérieure à eux-mêmes, ne tiennent plus :

« Le tableau, la mimique du comédien ne sont pas des auxiliaires que j’emprunterais au monde vrai pour viser à travers eux des choses prosaïques en leur absence un tableau offre au regard pour qu’il les épouse, les traces de la vision du dedans, à la vision ce qui la tapisse intérieurement, la texture imaginaire du réel. »

L’imagination de l’artiste ne consiste donc pas à reproduire une image, à reconstruire un objet, mais à éclairer cette «texture imaginaire du réel», où s’entrelacent intériorité et extériorité, sentant et senti. Au fond, le monde est aussi à l’intérieur du sujet et c’est ce que l’artiste nous montre. L’art ne doit donc plus être envisagé comme une discipline de l’imitation, de la représentation d’un objet extérieur par un sujet. Au contraire,

« La vision du peintre n’est plus regard sur un dehors, relation “physique-optique ” seulement avec le monde.

Le monde n’est plus devant lui par représentation, c’est plutôt le peintre qui naît dans les choses comme par concentration et venue à soi du visible, et le tableau finalement ne se rapporte à quoi que ce soit parmi les choses empiriques qu’à condition d’être d’abord “autofiguratif. »

L’œil humain est en mesure de voir par-delà les simples données de la vision. Le tableau, justement, ne donne pas avoir de manière prévisible, il permet à l’œil d’explorer l’invisible du visible, autrement dit l’Être. Il y a ici quelque magie de l’art derrière sa capacité à manifester cet autre « visible », au-delà du visible :

« [La peinture] donne existence visible à ce que la vision profane croit invisible, elle fait que nous n’avons pas besoin de « sens musculaire » pour avoir la voluminosité du monde. Cette vision dévorante, par-delà les “ données visuelles”, ouvre sur une texture de l’Etre dont les messages sensoriels discrets ne sont que les ponctuations ou les césures, et que l’œil habite, comme l’homme sa maison. »

Ainsi la pratique du peintre est-elle qualifiée de « magique », elle produit un miracle, elle dévoile l’incroyable, l’invisible rendu visible. Il y a plus, la peinture révèle que notre vision du monde se confond avec le monde lui-même : voir c’est se projeter vers le monde, mais en même temps, ce monde n’existe pas tel que je le vois sans moi, sans ma vision. Aussi, Merleau-Ponty cite-t-il Max Ernst :

« De même que le rôle du poète consiste à écrire sous la dictée de ce qui se pense, ce qui s’articule en lui, le rôle du peintre est de cerner et de projeter ce qui se voit en lui. »

Merleau-Ponty se sert de la peinture pour montrer comment il faut se méfier des catégories habituelles, tels le visible et l’invisible, qu’on oppose comme des alternatives ; cette peinture qui brouille « toutes nos catégories en déployant son univers onirique » nous offre le « sens brut » en incarnant le visible.

Le modèle Cézanne

« Cézanne n’a pas cru devoir choisir entre la sensation et la pensée, comme entre le chaos et l’ordre. » Merleau-Ponty trouve en Cézanne l’illustration parfaite de son propos : « il ne met pas de coupure entre les sens et l’intelligence, mais entre l’ordre spontané des choses perçues et l’ordre humain des idées et des sciences. »

Plus loin, Cézanne ne donne pas simplement à voir une image, grâce à lui, « nous voyons la profondeur, le velouté, la mollesse, la dureté des objets – Cézanne disait même : leur odeur. » Cézanne réalise une « opération d’expression » et pour ce faire, il peint la matière en train de se donner forme. Merleau-Ponty pense que Cézanne s’efforce de rendre la nature libérée des activités humaines qui viennent toujours se surimposer sur elle. La vision n’est pas que la perception de perspectives géométriques, elle est en mesure de saisir la profondeur, d’aller par-delà la netteté et les certitudes convenues. C’est la raison pour laquelle Cézanne ne cerne pas d’un trait distinct les choses qu’il peint, il multiplie les contours, brouille les évidences, fait fuir les apparences, transforme le monde en un « organisme de couleurs ». Ce travail vivant de la couleur permet alors de dépasser l’alternative de la matière et de la forme, alternative qui s’inscrit dans cet ensemble d’oppositions toutes faites et dont il faut se défaire si l’on veut revenir à ce qui est en vérité. C’est à ce prix que l’on voit vraiment, et c’est ce à quoi est parvenu Cézanne : « Ses tableaux donnent l’impression de la nature à son origine, tandis que les photographies des mêmes paysages suggèrent les travaux des hommes, leurs commodités, leur présence imminente. »

Il faut maintenant s’inspirer de son approche et construire une nouvelle philosophie, qui pense en peinture.

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