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Paysages sous surveillance :principe de commandement

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Effaçant toute trace de parcellaire, l’espace vert des grands ensembles fut aménagé pour répondre davantage au paysage alentour qu’a l’implantation des volumes bâtis. Ainsi libérés des contraintes du sol, les immeubles ont pu acquérir une pleine autonomie. Cet affranchissement fut à tel point accompli que les barres et les tours parvinrent parfois, en retour, à assujettir leur terrain d’implantation. L’espace public perdit alors de sa souve­raineté pour devenir sujet de la vision panoptique qu’offre la hauteur des immeubles. Ainsi, aux Mureaux dans les Yvelines, il est curieux de constater combien certaines prérogatives sociales s’attachent spontanément à la position des immeubles sur le site : les tours, situées en hauteur sur le terrain en pente et pos­sédant une vue dominante sur les trajectoires des autres habi­tants, ont réussi à se débarrasser des troubles sociaux tandis que les barres, disposées en carré autour d’espaces libres sur la partie basse du site, restent victimes d’insécurité.

Il arrive, en revanche, que ce schéma s’inverse : la vue domi­nante profite parfois davantage aux délinquants qu’aux autres habitants. Ainsi, dans la cité de la Fontaine à Bagneux5, la pré­sence d’un système de coursives et passerelles desservant les cages d’escalier à mi-hauteur des barres est devenu le moyen pour les trafiquants de drogue de prévenir l’arrivée éventuelle des forces de l’ordre. Facilitée par la pente importante du terrain, la sur­veillance depuis les coursives est d’autant plus efficace que les cages d’escalier sont reliées, permettant aux délinquants de s’échapper dans une multitude de directions. Il faut l’interven­tion simultanée de quatre-vingts policiers pour cerner l’un des immeubles, dans lequel résident un grand nombre de trafiquants.

La transformation de la vieille figure d’architecture militaire des coursives, permettant une surveillance semblable au chemin de ronde tout autour des fortifications, constitue un enjeu impor­tant des réhabilitations. Le projet de l’architecte Jean-François Revert, responsable de la restructuration de la cité de la Fontaine à Bagneux, oppose ainsi deux conceptions de l’espace. Il substi­tue au procédé défensif de la courtine, propre aux concepteurs d’hier comme aux délinquants d’aujourd’hui, le procédé offen­sif du flanquement7. En disposant des halls d’entrée séparés et des cages d’ascenseur dans des volumes en saillie par rapport à la façade, l’architecte détermine les articulations de son futur plan- masse tout en offrant aux forces de l’ordre les points favorables à un éventuel assaut. Quand bien même cette concordance des

démarches demeure involontaire, la référence militaire des ouvrages suffit à montrer combien ce projet, particulièrement savant, reste imprégné de valeurs stratégiques : les volumes verticaux en saillie ressemblent d’autant plus à des tours de fortifications qu’ils ont également pour conséquence d’empêcher les « défenseurs » des barres d’embrasser tout le terrain d’un seul regard.

Ce démantèlement de l’horizontalité des coursives au profit de la verticalité des circulations est d’autant plus exemplaire qu’elle réunit dans une seule opération les deux tactiques com­plémentaires du voir et du faire: celle qui organise à la fois une surveillance favorable à la sécurité et une surveillance défa­vorable aux délinquants et celle qui permet les « descentes » des forces de l’ordre. Ce passage d’une époque où la construc­tion d’un parcours et d’un regard continus était l’essentiel à aujourd’hui – où l’accent est mis exclusivement sur l’interrup­tion de la vision et le sectionnement des passages — est loin d’être perçu à sa juste valeur : autant les architectes d’après- guerre privilégiaient une indépendance entre la conception des volumes bâtis et celle de leur sol, autant les maîtres d’œuvre actuels privilégient un contrôle du passage de l’un à l’autre. La démonstration de la force et du pouvoir se réfère ainsi davan­tage à la conduite des sièges qu’à l’art des fortifications : la figure de l’ordre social n’appartient plus à la scénographie de l’espace ; ce sont les dispositifs de sécurité et les moyens policiers qui assu­ment aujourd’hui ce rôle.

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