Reflets dans un miroir : du mythe de Persée à Richard Hamilton

> > Reflets dans un miroir : du mythe de Persée à Richard Hamilton ; écrit le: 29 mai 2012 par La rédaction

 

Si l’historique des miroirs dans l’art est bien connu — en commençant par la reine Kaouit représentée sur son sarcophage un miroir à la main (2e Dynastie, 2890- 2780 av. J.-C., musée du Caire (66a)), et en continuant par de nombreux vases grecs des Ve et IVe siècles av. J.-C. —, celui des reflets dans les miroirs est beaucoup plus mystérieux. Le cas le plus ancien que nous ayons trouvé d’un objet montrant une forme réfléchie est la fresque pompéienne La Bataille d’Arbeles du Ier siècle av. J.-C. (67), qui nous a été signalée par Paulette Homby, conservateur au Petit Palais. Le reflet d’un guerrier agonisant apparaît sur un bouclier, tandis qu’il gît près du chariot de Darius vaincu et en fuite. L’image du guerrier est tellement vivante que l’on est en droit de se demander si l’artiste n’a pas voulu se représenter lui-même, comme le firent bien souvent plus tard les peintres de la Renaissance.

Le cas le plus ancien où l’objet, le miroir et le reflet sont tous représentés en même temps semble être une peinture chinoise, qui m’a été communiquée par Jacques Giès, conservateur du musée Guimet, et par Clotilde Leroy. Il s’agit d’un rouleau du IVe siècle ap. J.-C. attribué à Ku K’ai- chih (344-406), Recommendations (British Muséum, Londres ; ). On y voit une dame de cour regardant son reflet dans un miroir. Par la suite l’histoire de la peinture a vu se multiplier les femmes se reflétant dans des miroirs, de la Vénus au miroir du Titien (1574, National Gallery of Art, Washington) au Portrait de la Comtesse d’Haussonville d’Ingres (1845, collection Frick, Philadelphie) en passant par Velázquez — à qui l’on doit aussi les fameuses Ménines (1656, musée du Prado, Madrid ) — et Rubens.

La symbolique du miroir comme révélateur de perfection ou de pureté, et comme protecteur, commence dès l’Antiquité avec le mythe de Persée. Rendu invisible par un casque magique, celui-ci parvint à décapiter la Gorgone grâce à un bouclier spécialement poli que lui avait offert la déesse Athéna. Persée marchait à reculons vers la Gorgone dont il ne voyait que le reflet dans son bouclier ou encore, selon une autre version , il lui faisait face mais regardait de côté dans son bouclier. En effet il eût été immédiatement pétrifié s’il l’avait regardée  droit dans les yeux ; par contre, la réflexion du regard de la Gorgone dans le bouclier annihilait son pouvoir mortel, nous dit l’historien de la Grèce Jean-Pierre Venant. Depuis la légende de Persée, les miroirs ont constamment été utilisés pour chasser les esprits malins. En Scandinavie, selon la légende, les gnomes « Wetter » utilisent les miroirs pour réfléchir la lumière du soleil et détruire ainsi les « Trolls », géants horribles et dangereux.

Une autre légende date du XIIe siècle, mais fait aussi référence à l’Antiquité. Dans son Masnavi , le poète mystique persan Rûmî nous conte un épisode de l’histoire d’Alexandre le Grand. Celui-ci, lors de ses conquêtes, avait opposé dans un concours pour la décoration des murs de son palais deux groupes de peintres, les uns byzantins et les autres chinois. Ces deux groupes travaillèrent, séparés par une simple tenture. Après un long travail, la tenture qui séparait les deux groupes fut enlevée. Le premier groupe avait réalisé une merveilleuse peinture de l’Univers, précise jusque dans les moindres détails. Mais le second groupe — oh ! Surprise — avait transformé le mur en un gigantesque miroir, le polissant pendant tout ce temps, de sorte que le prince puisse y admirer le reflet de la peinture de leurs compétiteurs qui paraissait alors encore plus belle. Selon Charles-Henri de Fouchécour, spécialiste de littérature persane que je remercie pour son aide, le miroir symbolise ici la pureté du cœur. Dans la fameuse série de tapisseries de La Dame à la licorne, une des tapisseries relatives aux cinq sens,

La Vue (env 1500, musée de Cluny, Paris), est une rencontre de deux puretés. La licorne s’agenouille car elle est devant une femme irréprochable. En même temps la licorne apporte une pureté supplémentaire, quasi spirituelle ou divine . La Dame, en montrant à la licorne son reflet, cherche peut-être aussi à entamer un jeu amoureux (la corne a une symbolique évidente). Le miroir comme « révélateur » bénéfique (les Anglo-Saxons diraient « looking-glass »), c’est aussi le miroir qui révèle la beauté de Blanche-Neige à la vilaine Reine mère, et celui, doux comme de la gaze, qu’Alice traverse pour découvrir un autre monde.

L’étrange tableau Le Miroir (1936), peint par le surréaliste belge Paul Delvaux (1897-1994), nous apporte une représentation différente du reflet purificateur. Une femme pose habillée devant un miroir où elle se reflète… nue. Barbara Emerson commente ainsi ce tableau  : «… la femme nue symbolise la nature et la beauté ; la femme habillée est dénaturée ». Delvaux a peint un autre tableau sur ce thème, Face au miroir (1946), où une femme habillée est assise et se regarde dans un miroir, mais apparaît aussi nue, debout derrière le miroir. Delvaux s’inspira peut-être du diptyque d’un autre peintre belge, Antoine Wiertz (1806-1865), Le Miroir du diable (1856, musée des Beaux-arts, Bruxelles). Sur le premier panneau du diptyque, une femme habillée s’admire dans un miroir et sur le second panneau, qui correspond en quelque sorte au reflet dans le miroir, elle apparaît nue… Il faut noter cepen dant que Delvaux a aussi utilisé la procédure inverse dans sa litho L’Éventail (1968), où une femme nue, tenant un éventail, se reflète habillée dans le miroir !

Les débuts de la photographie furent associés aux miroirs ; Aristide Bruant parlait des « miroirs qui se souviennent » . Comme me l’a fait remarquer la scientifique Jacqueline Belloni, l’analogie était forte : la photo à ses débuts — le daguerréotype — donnait, comme le miroir, une image inversée. En effet, si vous vous regardez dans un miroir, vous y voyez une personne dont le cœur est à droite ! En aucune façon vous ne pouvez vous superposer à lui. Aujourd’hui les photographies sont des images redressées ou « droites » : le « négatif » est une première image inversée par la lentille de l’appareil, mais cette image subit une deuxième inversion — et est donc redressée — lors du développement, puisque l’agrandisseur comporte un miroir.

Toujours est-il que les artistes ont essayé de communiquer l’impression extraordinaire de ce qui se passe de l’autre côté du miroir — ce qu’a dû ressentir Alice au Pays des Merveilles — non pas tant en inversant l’image (Alice remarque que le poème Jabberwocky est écrit à l’envers), mais en imaginant que derrière le miroir serait un monde avec des couleurs complémentaires

C’est le cas de Jasper Johns dans sa gravure Flags {Drapeaux ; 1967-1968), représentant un drapeau américain rayé… vert et blanc. Richard Hamilton (né en 1922), précurseur anglais du Pop Art, exprime le rêve purificateur des enfants et de nombre d’adultes du XXe siècle : avoir un Noël blanc et enneigé. Son I’m dreaming of a white Christmas (Je rêve d’un Noël blanc, 1967- 1968, Collection Ludwig, Kunstmuseum, Bâle) fait référence à la chanson White Christmas du fameux « crooner » Bing Crosby, principale figure du tableau , et qu’on appelait même « Monsieur Christmas ». Mais ici Hamilton fait fi de toute vérité scientifique : non seulement il introduit les couleurs complémentaires, mais encore il fait un portrait à l’endroit et non inversé ! Car dans le tableau le chanteur a bien son mouchoir de soie dans la pochette de gauche, comme les hommes le portent généralement, et comme on peut le vérifier sur les photos de Crosby (2Ibis)…

L’infini : Brancusi, Tanguy…

Quoi de plus évocateur de gloire, de perfection ou de pureté que l’infini ? Pour certains artistes il s’agira de construire une œuvre de grande hauteur (nous avons déjà rencontré le cas de Foster, voir plus haut p. 76), pour d’autres d’utiliser une infinité de points, de taches ou de personnages, enfin pour certains de décrire un objet sous lequel se cache un symbole relié à l’infini.

Certaines œuvres architecturales anciennes partagent, avec les structures pyramidales déjà citées, l’aspiration vers une hauteur, sinon inégalée, du moins purificatrice dans cette même montée vers le ciel. C’est le cas, par exemple, du minaret en spirale de la fameuse mosquée de Samarra , construite pour le calife Al- Mutawakkil. Le minaret culmine à 55 m de hauteur (comparer aux 90 m de Notre-Dame de Paris). C’est le cas aussi de plusieurs projets de constructions « spiralées » de l’architecte slovène Joze Plecnik (1872-1957), une tour pour le parlement slovène et un escalier destiné aux appartements du président Masaryk (1922, ). Un autre projet qui ne vit jamais le jour est la Tour pour la Troisième Internationale (1920, ) de Tatline (1885- 1953), avec une grille en double hélice devant contenir un cylindre, une pyramide et un cube en rotation à l’intérieur — et qui devait dépasser en hauteur la tour Eiffel !

Deux œuvres complétées, elles, ont un objectif glorificateur clair. En 1911, De Chirico (1888-1978) peint Nostalgie de l’infini (MoMA, New York). Ce tableau représente un édifice surmonté de drapeaux qui ressemble vaguement à un phare — bien qu’aucun océan ne vienne renforcer cette impression. Pour le non-initié, la symbolique de ce tableau est tellement discrète que l’on

peut se demander s’il ne s’agit pas d’un titre forgé pour l’occasion. Et pourtant , ce tableau possède effectivement une signification, et celle-ci est bien liée à la notion d’infini. D’une part, bien qu’ayant été peinte à Paris, cette toile évoque Turin, la ville de Nietzsche, dont De Chirico était un fervent admirateur. D’autre part, l’édifice représente le « Mole Antonelliana » — qui selon Jean Clair était destiné à devenir une synagogue — à propos duquel le philosophe avait écrit dans son poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra :

« C’est l’édifice le plus génial qui ait jamais été construit pour obéir à une impulsion absolue vers le haut. Il ne me rappelle rien d’autre sinon mon Zarathoustra. » Presque aussitôt après De Chirico, Brancusi (1876-1957) sculptait l’une de ses premières colonnes intitulées Colonne sans fin (1926, bois, située dans le jardin de son ami Steichen à Voulangis). Nous en reproduisons ) une autre en fonte recouverte de peinture jaune, plus tardive (1937-1938), qui mesure 29 m de haut et se trouve dans la ville de Tîrgu-Jiu (Roumanie), où l’artiste avait travaillé enfant dans un magasin de peintures. Cette colonne est desti­née à rendre hommage aux victimes de la Première Guerre mondiale, et plus particulièrement de la défense,

le 14 octobre 1916, de la ville par les Roumains contre l’armée allemande. Elle fut considérablement abîmée par les intempéries et restaurée en 1997.

Le tableau Égale Infini (1932, MoMA, New York) de Klee (1879-1940), avec un semis de points sur la toile — allant jusqu’a recouvrir le cadre cartonné — serait, pour certains, une allégorie de l’art . Pour Deleuze, philosophe, et Guattari, psychanalyste , l’art tâche d’« égaler l’infini. Peut-être est-ce le propre de l’art, passé par le fini pour retrouver, redonner l’infini ». De plus Klee, dans sa toile, utilise un curieux signe infini en forme d’ouïe de violon ; peut-être ce peintre musicien fait-il ainsi allusion au plaisir infini procuré par la musique.

Le Rendez-vous des Parallèles (1935, Kunstmuseum, Bâle) de Tanguy (1900-1955, Français naturalisé américain) est encore plus mystérieux . Les scientifiques savent, depuis Euclide, que deux parallèles ne se rencontrent nulle part, sinon… à l’infini. Donc il s’agit encore pour l’homme de se surpasser, d’aller « au-delà », de rechercher cette perfection possible seulement… à l’infini. Comme dit l’historien d’art René Passeron  : « À la fois restreint par l’espèce des objets et par l’espace où ils sont situés, ce monde… est-il rattaché aux thèmes cosmiques de la Voie lactée, à la Terre mère ? On imagine couverts de pareilles scories les astres morts, interdits à l’homme. »

En réalité, comme me l’a fait remarquer l’historienne d’art Solange Vemois, il est difficile de savoir si l’on se trouve dans un monde infiniment grand ou infiniment petit, ni à quelle époque se situe la scène, lors de la naissance du monde ou dans un avenir apocalyptique. Cette absence totale de références se trouve aussi dans le tableau Le Vertige d’Éros (1944, MoMA, New York) du Chilien Roberto Matta avec la même impression d’un autre monde, mystérieux et sans fin.

L’impression de mystère, respect et solennité peut encore s’obtenir en évoquant l’infini d’autres façons. La Sculpture des cinq continents de Walter de Maria ( 1987- 1988, originellement à la Staatsgalerie de Stuttgart ; maintenant sous une forme différente au centre Daimler-Benz, Stuttgart) est remarquable de ce point de vue. L’artiste a amassé sur 73 cm d’épaisseur des pierres blanches, du marbre, et du quartz du monde entier, dans une salle à colonnades de 300 m2. Selon Brigitte Beekmans, à la Staatsgalerie lors de la première exposition de l’œuvre de De Maria, « les visiteurs restaient bouche bée devant tant de beauté ».

Aux environs de 1784, et probablement dans le cadre des concours mensuels organisés par l’Académie royale d’architecture, plusieurs projets pour un cénotaphe destiné à Isaac Newton ont vu le jour simultanément. Leurs auteurs utilisaient tous la sphère comme symbole de l’immortalité. Le plus célèbre de ces projets est sans nul doute celui d’Étienne Louis Boullée (1728- 1799) ( Bibliothèque nationale, Paris) . La voûte du dôme aurait été percée de petits trous donnant l’illusion d’un ciel nocturne étoilé.

Un second projet de cénotaphe dédié à Newton est celui d’Antoine-Laurent-Thomas Vaudoyer (1756-1846). Il figure dans le catalogue de la vente de ses dessins , mais on n’en trouve pas la reproduction. Enfin, un autre Perfection et glorification . de ces projets, celui de Pierre-Jules Delépine (1756-1835), date de 1785.

Aux environs de 1775, l’architecte Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) avait conçu un Cimetière sphérique (sic), à l’intérieur duquel toutes les tombes devaient être installées, pour la ville de Chaux dont il avait déjà réalisé les salines. Bien que, par définition, un cénotaphe soit un mémorial où ne repose pas le corps du décédé, un cercueil reposant sur un piédestal discret à la base de la sphère était prévu dans le projet de Boullée. Et c’est bien là que le bât blesse : qu’il s’agisse des glorieuses pyramides égyptiennes destinées à protéger le pharaon mort.


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