La science dans L’Art : Perfection et Glorification

> > La science dans L’Art : Perfection et Glorification ; écrit le: 29 mai 2012 par La rédaction modifié le 26 octobre 2018

Quittons maintenant les œuvres dont le sujet même est un objet scientifique pour celles où cet objet est un outil ou prétexte aux fins d’un message symbolique de l’artiste. Nous verrons que le même objet, ou le même phénomène, peut servir à des symboliques totalement opposées. Mais ceci n’est que le reflet de la puissance imaginative de l’art. Nous illustrerons ces différents symboles en prenant l’exemple de deux formes géométriques (sphère et pyramide), d’un phénomène optique (la réflexion dans un miroir) et d’un concept (l’infini). L’utilisation par les artistes d’un autre concept important, la symétrie.

Sphère : de Bellini à Masson

Comme premier symbole glorificateur, les artistes ont de tout temps associé la sphère au globe terrestre, ou tout simplement à l’univers. Cette association dérive de la « perfection » que les Grecs accordaient à la sphère ; Platon écrit lui-même dans son Timée : « Ainsi [Dieu a choisi pour le monde] la forme d’une sphère, dont le centre est équidistant de tous les points de la périphérie… convaincu en cela qu’il y avait mille fois plus de beauté dans ce qui est identique que dans ce qui est différent. » Cette notion de perfection associée à la sphère réapparaît quelque deux mille ans plus tard dans l’ouvrage de Kepler, La Structure poétique du monde (vers 1609) : « Je ne peux pas imaginer qu’il existe un contour plus noble et plus parfait que celui de la surface d’une sphère. »

Au musée du Vatican se trouve une statue antique d’Uranie, muse de l’Astronomie, qui tient dans la main gauche un globe céleste sphérique tandis que de la main droite elle trace les trajectoires des planètes et des étoiles à l’aide d’un compas. L’une des premières œuvres artistiques où l’univers apparaît comme le seul et principal sujet est une peinture de Jérôme Bosch, La Création du Monde (1503-1504, musée du Prado, Madrid), un globe représenté au dos du célèbre triptyque Le Jardin des délices. Le Créateur apparaît dans un angle supérieur du panneau, à l’extérieur du globe.

Le Triomphe de l’Amour (env. 1490, Accademia, Venise) de Giovanni Bellini nous offre une curieuse utilisation artistique de la sphère : installé dans une barque, un personnage plutôt asexué pose la main droite sur une sphère qui est partiellement soutenue par un putto (angelot nu). Selon de Solier, le personnage serait l’Amour et la sphère symboliserait ici l’Univers. L’Amour est donc le « roi » de cet Univers et son geste symbolise protection, force et appropriation. Dans son Bellini, l’interprétation de l’historienne d’art Rona Goffen est cependant toute différente. Elle donne un autre titre à cette peinture, Mélancolie, et l’associe à la gravure de Dürer et aux deux tableaux de Cranach qui portent des titres identiques. On voit déjà apparaître l’ambiguïté associée au symbolisme de la sphère.

Tout récemment, Jean Paris, dans son Atelier Bellini, affirme que cette « allégorie demeure difficilement interprétable » et que « Bellini n’a peut-être voulu, à la façon d’un “rite de passage”, qu’illustrer un moment ardu de ce voyage qu’est la vie, sans en livrer la clé ni l’épilogue ». La Fontaine de l’Observatoire (1874, Paris) de Carpeaux est nettement moins ambiguë : Carpeaux avait d’abord imaginé quatre femmes, symbolisant les quatre points cardinaux, autour d’un point central (60). Mais ce projet évolua rapidement vers la symbolique de quatre femmes représentant les différentes parties du monde et soutenant une sphère au centre — une esquisse en terre cuite (1868) de ce projet est exposée au musée d’Orsay. Plus tard, dans la réalisation finale en bronze, Carpeaux minimisa l’importance de la sphère en l’insérant dans une série d’arcs en bronze, ce qui en faisait une « sphère armillaire ».

Ce symbole d’universalité associé à la sphère acquiert quelquefois une autre fonction, qui prend alors le pas sur le symbole premier : la sphère devient en quelque sorte la « mascotte » d’une exposition, d’un musée, d’une foire internationale… L’Atomium de l’Exposition universelle de Bruxelles (1958) en est un exemple, mais il en existe bien d’autres, comme les dômes que l’architecte et mathématicien Buckminster Fuller (1895-1983) réalisa pour l’Union Tank Corporation à Bâton Rouge (1958) et pour le pavillon américain à l’Exposition universelle de Montréal (1967), ou, plus récemment, la Géode (1985) d’Adrien Fainsilber à la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette. Les quatre bâtiments sphériques, réalisés au Centre culturel de Shonendai par l’architecte japonais Itsuko Hasegawa, présentent aussi un grand intérêt : trois des sphères représentent respectivement le monde, le cosmos et la lune .

En réalité, le dôme de Buckminster Fuller et la Géode ne sont pas des sphères complètes, mais plutôt des hémisphères. De plus, elles sont « géodésiques », en ce sens quelles ne sont pas parfaitement rondes car constituées d’un très grand nombre de polygones plats de petite taille juxtaposés — triangles, hexagones, losanges… Du point de vue de l’ingénieur architecte, le rôle de tous ces polygones est de répartir uniformément les contraintes sur l’ensemble de la structure ; mais en définitive ils donnent au spectateur l’illusion d’une sphère parfaite.

Autre symbole glorificateur, la souveraineté. Elle a été représentée par une petite sphère, souvent surmontée d’une croix, que portent certains empereurs germaniques et qui en fait des « cosmocrates » ou maîtres de l’Univers : Charlemagne à cheval, par exemple, sculpté dans un bronze carolingien (Louvre), ou encore Frédéric Ier Barberousse (1122-1190) sur des miniatures du XIIe siècle. Le peintre André Masson renoue peut-être avec ce même symbolisme dans un tableau intitulé Homme à l’orange (1923, musée de Grenoble) . Une certaine aura religieuse accompagne cette toile où l’on pourrait considérer que l’homme tenant le fruit sphérique représente le Christ portant le monde dans sa main.

Pyramide : des temples mayas à Foster

Qui dit pyramide pense Égypte et les trois pyramides de Gizeh, une des sept merveilles du monde aux yeux des Grecs, et symbole glorificateur pour ceux qui, comme Napoléon, auraient pu s’écrier : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles nous contemplent. » Cependant les pyramides sont des monuments funéraires , et à ce titre sont aussi liées étroitement à la mort. Nous réservons donc un commentaire à la fin de ce chapitre pour l’étude des pyramides égyptiennes et des cénotaphes sphériques.

Sur le continent américain, les architectes mayas (ive-ix siècle), puis « mayas-toltèques» (Xe-XIIesiècle) avaient bâti nombre de remarquables temples-pyramides . Ces temples se trouvaient au sommet d’une pyramide à degrés « tronquée », dont on avait coupé la pointe, laissant un sommet carré. Posé sur ce carré, le temple est une sorte de construction assez plate (ressemblant à une pâtisserie bavaroise), dont les contours épousent ceux du carré. Le plus fameux de ces temples est le Castillo à Chichén-Itzâ (qui reproduit un dessin de l’aquarelliste anglais Frédéric Catherwood (1799-1854)), d’une trentaine de mètres de hauteur, à l’intérieur duquel se trouvait une autre pyramide , dont le sanctuaire contenait un tigre en pierre et jade ! La vocation de ces temples n’est pas certaine : lieu de prière, de méditation et de vénération ? Lieu de réunion ? Résidence princière ? Il est certain qu’une  aspiration, sinon glorificatrice, du moins purificatrice et respectueuse, est présente.

Toujours est-il que le problème s’est compliqué par la découverte, en 1952, d’une crypte sous le temple de Palenque ; ainsi au moins un de ces temples fut-il aussi un monument funéraire… Le Paradis de Dante (1265-1321) est une pyramide à sept étages aux gradins taillés dans le roc et gardés par un ange . La pyramide reste donc ici un symbole de perfection et d’aspiration au bonheur.

Parmi les réalisations architecturales modernes en forme de pyramide, il faut évidemment citer la tour Eiffel (1889) — bien que sa courbure n’évoque pas une pyramide au premier abord — et la Pyramide de Pei (1986-1988), construite au Louvre après bien des controverses. La valeur artistique de la Pyramide du Louvre résulte d’un double contraste : contraste de forme, en premier lieu entre les triangles qui caractérisent sa géométrie et le carré de la cour ou les rectangles des façades des bâtiments ; contraste de matériaux, ensuite, entre des faces de verre transparent et la pierre jaune des murs du vieux Louvre.

Une autre pyramide encore plus récente et toujours à l’état de projet, mais réellement extraordinaire, est cette Tour du Millénaire (1990) que l’architecte anglais Sir Norman Foster a conçue pour la ville de Tokyo . Cette tour doit être construite dans la baie de Tokyo, « les pieds dans l’eau », et reliée à la terre par une mince digue. Elle mesurerait 840 m de haut et dépasserait donc de 583 m le gratte-ciel en forme de pyramide du siège de la Transamerica construit en 1972 à San Francisco par l’architecte William Pereira. La pyramide de Foster comporterait douze gigantesques panneaux de verre triangulaires, bordés de filins d’acier verticaux. La tour aurait donc douze faces triangulaires très pointues. La base de la tour formerait un « dodécagone régulier », polygone comportant douze côtés égaux et qui diffère très peu du cercle dans lequel on pourrait l’inscrire. Aussi, la pyramide de Foster sera-t-elle fort peu différente d’un cône.

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