L’espace public en question

> > L’espace public en question ; écrit le: 25 février 2013 par La rédaction

La première tient à l’anachronisme de cette interprétation qui tend à revaloriser les qualités de ces espaces libres, conçus dans l’immédiat après-guerre, à partir d’un concept par essence poli­tique, « l’espace public », forgé au seuil des années soixante dans les théories de philosophie politique d’Hannah Arendt et de Jürgen Habermas. Comment cette représentation idéale de la démocratie a-t-elle pu être génératrice de principes urbains, avant même la réception et la transposition de ce concept dans les théories urbaines ? Initialement, il s’agissait de mesurer à l’aune des modèles de la polis grecque ou de la sphère politique bourgeoise du XIXesiècle, les transformations structurelles des sphères publique et privée dans nos sociétés dites de « masse ». Ainsi, Hannah Arendt constate que la déliquescence du domaine politique a pour origine un double processus : l’avènement du social comme thème de discussion publique et l’accroissement de la subjectivité, cantonnée jusque-là dans la sphère privée, qui fait irruption et se propage sur la scène publique. A travers cette thèse de l’affaiblissement du domaine public au profit du social se dégage une conception phénoménale du mot « public » Jjl désigne deux notions étroitement liées entre elles : une scène d’apparition publique tout d’abord, où la diversité des opinions s’exprime tout en « jouissant de la plus grande publicité pos­sible » et, en second lieu, le « monde lui-même en ce qu’il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possé­dons individuellement » *1 Les formes de la discussion publique ne sont plus respectées, d’après Arendt, car la société de « masse » et la constitution d’un Etat-social entraînent un conformisme tel que les individus se comportent « tous en membre d’une immense famille, chacun multipliant et prolongeant la perspective de son voisin ». Les conditions mêmes de l’existence d’un espace public sont menacées par l’avènement de nouvelles sphères concur­rentes, conduisant par là à reléguer le politique au second plan et à appauvrir son contenu. Etienne Tassin 2 estime que cette conception phénoménale de l’espace public induit la perception de cette sphère comme « un espace de distanciation », un espace de « dispersion », qui soumet les individus « à un régime d’impro­priété mutuelle », mais qui paradoxalement, représente un « topos commun en ce qu’il inscrit la pluralité dans la visée d’une commu­nauté qu’aucune origine commune ne fonde ou justifie tandis qu’elle récuse par principe toute communion finale ». Aussi, ni lieu abstrait, ni lieu communautaire, l’espace public ou encore l’espace de la publicité d’Arendt s’incarne-t-il dans le lieu d’une mise en commun de la communauté politique, qui survit aux mortels et transcende la vie humaine.

« espace public » de Habermas 3 est conçu comme « un espace de pratiques intellectuelles fondé sur l’usage public de leur rai­son par des individus privés dont la compétence critique n’est point liée à leur appartenance à un corps patenté ou au monde de la cour mais à leur qualité de lecteurs et de spectateurs rassem­blés par le plaisir de la discussion conviviale >J4. Le type idéal de la sphère publique bourgeoise est forgé à partir d’une analyse historique de la formation au sein de la sphère privée, à la fin du XVIIIesiècle, d’un réseau dense de communication publique, dépassant le cercle jusque-là limité des érudits. La Révolution française est synonyme de « politisation » de cette sphère publique, alors imprégnée de littérature et de critique d’art. Aussi Habermas constate-t-il que la « politisation de la vie sociale, l’essor de la presse d’opinion, la lutte contre la censure et pour la liberté d’opinion, caractérisent la transformation de la fonction duréseau de communication publique en pleine expansion jusqu’au milieu du XIXe siècle » [1]. Cette première forme de sphère publique politique décline progressivement à partir du milieu du XIXesiècle, en raison de la croissance continue de la presse popu­laire à grand tirage et de la publication d’ouvrages offrant des contenus de plus en plus personnalisés. Enfin, les années cin­quante marquent la mort de la sphère publique bourgeoise, en raison de l’essor des médias électroniques, de la publicité, de l’assimilation de la fonction informative à la fonction distractive. Habermas considère que les chances d’accès à la commu­nication publique sont soumises à des contraintes de sélection toujours plus puissantes : la communication publique paraît dominée par les médias, car elle est court-circuitée en perma­nence par des flux d’opinions formelles orchestrées par ceux-ci, eux-mêmes manipulés par l’État.

Habermas utilise les mêmes thèmes qu’Arendt (« espace public », « consensus », « communication sans contrainte », etc.). Il considère également que la conception aristotélicienne de la praxis est propre à définir la spécificité du politique. Il fait sienne la thèse de l’avènement du social. De manière plus générale, ces deux conceptions considèrent le principe de la publicité comme fondateur du régime démocratique : soit sous la forme d’une sphère publique de libre expression, de communication et de discussion, conçue comme une instance médiatrice entre la société civile et l’État, où la souveraineté populaire est en jeu, telle qu’elle s’est conceptualisée sous les Lumières ; soit sous la forme d’une scène d’apparition, où accèdent à la visibilité publique des acteurs et des actions, des événements ou encore des problèmes sociaux, et qui, soumise aux « jugements réfléchissants » d’un public, crée alors le sens d’un monde partagé avec d’autres.

Vidéo : L’espace public en question

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