Merleau-Ponty : Art et métaphysique

> > Merleau-Ponty : Art et métaphysique ; écrit le: 29 mai 2012 par La rédaction

L’analogie entre événement historique et œuvre d’art

Puisque l’art de Cézanne est un modèle pour une philosophie à venir, il s’agit d’en constituer le cadre. Ce cadre, Merleau-Ponty l’appelle sa « métaphysique » :

« La métaphysique à laquelle nous pensons n’est pas un corps d’idées séparées pour lequel on chercherait des justifications inductives dans l’empirie, et il y a dans la chair de la contingence une structure de l’événement, une vertu propre du scénaño qui n’empêchent pas la pluralité des interprétations, qui même en sont la raison profonde, qui font de lui un thème durable de la vie historique et qui ont droit à un statut philosophique. »

Cette « contingence » du fait historique, dont parle Merleau- Ponty, se retrouve dans l’œuvre d’art :

« C’est l’œuvre elle-même qui a ouvert le champ d’où elle apparaît dans un autre jour, c’est elle qui se métamorphose et devient la suite, les réinterprétations interminables dont elle est légitimement susceptible ne la changent qu’en elle-même, et si l’historien retrouve sous le contenu manifeste le surplus et l’épaisseur de sens, la texture qui lui préparait un long avenir, cette manière active d’être, cette possibilité qu’il dévoile dans l’œuvre, ce monogramme qu’il y trouve fondent une méditation philosophique. »

L’art et l’histoire ont non seulement en commun la contingence, mais également une capacité similaire à s’étonner et à étonner face au sens du monde qu’ils mettent au jour et font advenir. Il importe de préserver la liberté de penser le monde hors du cadre que la science lui impose et qui veut, par exemple, que le corps soit pensé à l’image d’une machine, le fait historique à travers le prisme d’un déterminisme universel, etc. L’art ou l’histoire nous révèlent qu’on peut toujours s’étonner du monde, qu’il ne saurait se laisser enfermer dans une seule catégorie de pensée où il serait prévisible et précis.

Aussi Merleau-Ponty montre-t-il comment nous sommes, pour ainsi dire, passés à côté de la profondeur, de la couleur ou de la ligne.

La profondeur, la dimension non-dimension

La profondeur, comme on le pense pourtant, ne saurait se concevoir objectivement comme la «troisième dimension». Elle est peut- être bien la première, en vérité, tant elle brouille, précisément, les dimensions. C’est ce que nous montre la peinture de Cézanne :

« Une dimension première et qui contient les autres n’est pas une dimension, du moins au sens ordinaire d’un certain rapport selon lequel on mesure. La profondeur ainsi comprise est plutôt l’expérience de la réversibilité des dimensions, d’une localité globale où tout est à la fois, dont hauteur, largeur et distance sont abstraites, d’une voluminosité qu’on exprime d’un mot en disant qu’une chose est là. Quand Cézanne cherche la profondeur, c’est cette déflagration de l’Etre qu’il cherche, et elle est dans tous les modes de l’espace, dans la forme aussi bien. »

Couleur et manifestation de l’être

La couleur n’est pas une simple qualité figée, qui s’exprime en physique à partir de la considération des longueurs d’onde, mais bel et bien une «dimension à part entière», dont Cézanne, d’ailleurs, fait une forme. Merleau-Ponty dira d’elle qu’elle est une « introduction à la chose», qu’elle amène au plus près au cœur des choses, en manifestant des textures, mais aussi des identités et des différences, etc.

Libérez la ligne

Enfin, la ligne n’est pas réductible à la géométrie, elle n’est pas ce contour rigide achevé auquel on l’associe, et Merleau- Ponty l’associe à la genèse des choses dont elle serait l’épure. En s’inspirant de Paul Klee, le philosophe nous invite à libérer la ligne, à la projeter dans le rêve et l’aventure, sans pour autant l’effacer comme les impressionnistes ou les pointillistes. La ligne doit être laissée à sa liberté, elle doit advenir.

Le mouvement en peinture

Si la peinture nous permet d’envisager sous un jour neuf la profondeur, la ligne ou la couleur, elle permet également de penser paradoxalement le mouvement. Une toile ne pratique pas le déplacement, pourtant elle figure le mouvement d’une manière tout à fait unique. La photographie « ne bouge pas», elle fige le mouvement, alors que la peinture ou la sculpture figurent des postures inédites qui laissent s’exprimer le mouvement, le libèrent. C’est dans ces arts que le mouvement et le temps trouvent enfin à s’exprimer tels qu’ils sont en vérité.

Ce qu’est la peinture

Ce ne sont pourtant ni la couleur seule, ni la ligne seule, ni la profondeur seule, pas plus que le mouvement qui font le tableau. Ils n’en sont que les « rameaux » et l’on doit renoncer à tenter de réduire la peinture à l’un de ses rameaux. Il en est de même de l’Être, qu’on doit toujours tenter d’aborder dans sa totalité. Mais la peinture reste irrémédiablement indéfinie, ne serait-ce que parce qu’elle est toujours à refaire, ainsi que nous le prouvent l’histoire de l’art, ou encore la soixantaine de Montagne Sainte- Victoire peintes par Cézanne :

« L’ “instant du monde ” que Cézanne voulait peindre et qui est depuis longtemps passé, ses toiles continuent de nous le jeter, et sa montagne Sainte-Victoire se fait et se refait d’un bout à l’autre du monde, autrement, mais non moins énergiquement que dans la roche dure d’Aix. »

Il reste donc un mystère du monde que la peinture tente de saisir et de nous montrer, sans pour autant y parvenir tout à fait (sans doute est- ce là la tâche de la philosophie). Cependant, « Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres. Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses, elles passent, c’est aussi quelles ont presque toute leur vie devant elles. »

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