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Alain : La folle du logis

Vous êtes ici : » » Alain : La folle du logis ; écrit le: 28 mai 2012 par La rédaction



L’imagination trompeuse

Significativement, le premier chapitre du Système des beaux- arts d’Alain porte sur l’imagination créatrice. Il nous semble, en effet, aller de soi que l’artiste (et le créateur de manière plus générale) doive faire preuve d’imagination. Mais les apparences sont trompeuses : loin de vouloir célébrer les pouvoirs de l’imagination, Alain va plutôt en dénoncer les faux prestiges. L’imagination nous trompe en ce sens qu’elle nous fait prendre pour des réalités ce qui justement n’est que le fruit de notre imagination, mais aussi et surtout elle nous trompe sur sa nature. Par elle, en effet, nous croyons voir ce qu’en réalité nous ne voyons même pas : son pouvoir d’illusion sur les choses va moins loin que son pouvoir d’illusion sur elle-même. Dès lors sa puissance prétendue n’est qu’un faux-semblant.

«L’imagination, précise Alain, n’est pas seulement, ni même principalement, un pouvoir contemplatif de l’esprit, mais surtout l’erreur et le désordre entrant dans l’esprit en même temps que le tumulte du corps. »

Physiologie de l’imagination

C’est donc de l’action du corps que procède la force réelle (et même le peu de réalité tout court) de l’imagination. Supposons que, marchant dans une rue mal éclairée, j’imagine quelque danger et voici que la peur m’envahit. Nul ne niera dans un tel exemple la force des effets de l’imagination (ma peur peut devenir panique). Mais à quoi tiennent-ils ? Moins répond Alain à la force présumée des images qui me traversent l’esprit : elles sont assez indéterminées et un effort d’attention suffit à les dissiper. Beaucoup en revanche à l’inertie de la machine corporelle : les battements de mon cœur et les tremblements dont j e suis parcouru font en quelque sorte boule  de neige avec eux-mêmes et nourrissent bien plus sûrement ma peur que je ne sais au juste quelles images instables.



Les effets de l’imagination

Si l’imagination est forte, c’est certainement par les effets qu’elle entraîne (la peur montre qu’ils peuvent être très grands) mais nullement par la consistance des images quelle serait capable de produire. Ce pouvoir qu’on lui prête d’évoquer l’apparence de telle ou telle chose en son absence même est, selon Alain, très exagéré. Et si nous croyons le contraire, c’est parce que nous jugeons à tort de la force des images d’après les effets que nous constatons et qui tiennent en réalité au mécanisme corporel.

Celui qui est en proie à l’imagination croit voir mais il ne voit pas. Les délirants, les fous et les malades ne voient pas tout ce qu’ils décrivent mais sont à leur manière éloquents et nous persuadent de la réalité de leurs visions. Si l’imagination corrompt le jugement, son pouvoir ne va pas jusqu’à déformer les perceptions. L’imagination est bien trompeuse, mais c’est sur elle  même qu’elle trompe le plus. De même qu’il ne faut point trop croire les fous et les malades, il ne faut pas trop se croire soi-même, quand nous racontons ce que nous avons imaginé : la passion de témoigner suffirait à nous faire croire que nous avons vu ce que nous croyons avoir vu. La vraie folie dans l’imagination, établit ensuite Alain, ce n’est pas d’être ému par le pouvoir des images, mais de croire que les images sont ce qui nous a ému, alors que c’est au contraire l’émotion et elle seule qui a donné consistance aux images par lesquelles nous croyons avoir été émus.

Imagination et tumulte du corps

Dans l’imagination, il n’est rien d’autre de réel que premièrement les réactions du corps et deuxièmement « Ce jugement trompeur, si fermement appuyé sur des émotions, et cherchant d’après cela les images et les attendant, souvent en vain. »

Ces deux aspects renvoient évidemment l’un à l’autre : le tumulte du corps est à la fois la vraie cause de l’émotion et ce qui induit le jugement en quête d’image en erreur. Un exemple selon Alain suffit à faire voir exactement ce qui est réel dans l’imagination : le choc que nous ressentons quand nous sommes dans une voiture qui en croise une autre de trop près est un pur effet d’imagination… sans image. Le tumulte du corps s’y révèle dans toute sa puissance et fait naître une forte émotion d’où sort la croyance en une image. L’image est bien ce qui est ici imaginaire mais le tumulte du corps est, lui, réel.



«Désordre dans le corps, erreur dans l’esprit, l’un nourrissant l’autre, voilà le réel de l’imagination. »

De ce qui précède, on n’hésitera pas à conclure que l’imagination est toujours en manque d’objet, c’est-à-dire en manque d’image.

« Je crois voir, et je raconterai que j’ai vu ; mais l’objet que le récit voudrait faire paraître, comme par une incantation, l’objet manque, comme il manquait sans doute au moment même Ne croyons donc point à la légère que nous avons le pouvoir de nous présenter à nous-mêmes ce qui n’est pas du tout dans les objets ni dans les sens. »

L’art achève le rêve

Cette imagination perpétuellement en quête d’objet est exactement ce qu’Alain appelle la rêverie. La rêverie, c’est l’état réel de l’imagination : toujours en quête des images qu’elle n’a pas. Mais cette réalité elle-même est méconnue, et nous voulons croire que la rêverie est riche et inventive : riche, parce qu’elle disposerait des images accumulées qui seraient autant de copies des choses ; inventive, parce qu’elle les recomposerait librement. Ainsi nous semble-t-il que l’œuvre d’art naisse de la rêverie, c’est-à-dire de l’imagination. C’est le contraire qui est vrai : loin de reposer sur elles, « l’œuvre termine et efface les rêveries ».

Art contre imagination

Mais l’artiste lui-même, dit Alain, donne trop de son temps à cette recherche rêveuse en laquelle il veut, comme nous tous, voir l’origine de l’œuvre d’art. Si une chose peut l’en délivrer, c’est bien la création. Alain oppose ainsi la réalité de l’art à la vacuité de l’imagination et cette première opposition commande celle de l’artiste et du voyant. L’imagination est l’âme non des arts mais des passions. L’image y est peu de choses et le mécanisme corporel, comme nous l’avons vu, presque tout. « Mais il faut pourtant estimer à sa valeur ce pouvoir d’évoquer ». C’est que, pour être peu de choses, « l’imagerie » est bien quelque chose aussi. Quoi au juste ?



« Sommes-nous donc artistes en cela ? Avons-nous ce pouvoir de contempler dans nos rêveries passionnées ce qui est loin ou ce qui n’est plus ? »

Pour le passionné qui croit voir et qui veut avoir vu, l’imagination a réellement le pouvoir de nous représenter des images des choses, l’image est une réalité à part entière. Mais, il est mauvais juge, puisque confondant les causes et les effets, il estime la force de l’image à proportion du trouble que son corps a réellement ressenti.

L’émotion, encore et toujours

Quand la perception se fait rêveuse, c’est-à-dire au fond inattentive, il arrive que je vois telle ou telle forme qui n’est pas, par exemple un visage dans les nuages. Mais, que ne verrait-on pas dès lors que cet exercice intellectuel du jugement que l’on appelle percevoir est comme suspendu ? Et quelle est cette image si fuyante qu’une seconde d’attention suffit à la dissiper ? Ainsi encore l’image d’une maison d’enfance, aujourd’hui détruite, que je revois, n’est pas une faible image, c’est-à-dire une image encore floue, indistincte, et qu’un effort d’attention permettrait d’approfondir. Un tel effort, au contraire, la dissiperait tout à fait. Elle n’est pas tant une image qu’une émotion :

 « Le souvenir d’avoir vu, entendez le souvenir vif qui se prolonge, et qui en témoigne. »

Pas d’image donc dans le souvenir, mais une fois de plus une émotion.

L’art n’est pas de la voyance

Là où l’artiste est mû par son « exigence de l’œuvre, réelle et achevée parmi les choses », le voyant au contraire est celui qui cède à l’imagination par « complaisance à l’émotion » (et aux passions et on peut même dire qu’il s’y livre tout à fait puisqu’il juge de tout d’après elles.

«J’appelle voyant celui qui a l’habitude de juger des choses d’après l’effet quelles exercent sur ses passions. »

Le voyant n’est pas artiste du tout parce qu’il rêve sans cesse d’une œuvre qu’il ne fera jamais : « celui qui imagine aisément des romans n’en écrit point qui vaillent. » L’artiste, lui, n’imagine pas son œuvre, il la fait, ce qui est tout autre chose. L’image n’est pas ce qui précède son œuvre : c’est l’objet produit qui fait image. Il n’est qu’un remède à l’émotion qui envahit le voyant, et c’est l’action ou la création de l’artiste qui est comme une médecine des plus folles passions. L’artiste n’est pas un rêveur mais un créateur, un homme de l’art et c’est ce qui le rapproche de l’artisan.

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