Esthétique de l’environnement : L’avantage de la beauté naturelle sur la beauté artistique

> > Esthétique de l’environnement : L’avantage de la beauté naturelle sur la beauté artistique ; écrit le: 30 janvier 2014 par La rédaction

L’avantage de la beauté naturelle sur la beauté artistique (nous nous trouvons ici en phase avec Rousseau tout en pouvant percevoir des échos de Shaftesbury) consiste dans le fait qu’elle seule éveille un intérêt immédiat et s’accorde avec le caractère raffiné et solide de tous les hommes qui ont cultivé leur sentiment moral.

La nature, on le sait, est déchiffrée par Kant à tra­vers les sentiments du beau et du sublime. La beauté naturelle indépendante comprend dans sa forme une finalité selon laquelle l’objet semble comme pré­disposé pour notre jugement tout en se présentant comme un objet de satisfaction autonome ; le senti­ment du sublime résulte en revanche d’un contraste entre raison et imagination, car il est, du point de vue de la forme, inadéquat à notre faculté de représenta­tion. Le sublime préside à la plus haute sensibilité esthétique du XVIIIe et du XIXe siècle en couvrant un large registre du goût et par de féconds échanges entre la vie artistique et la vie esthétique. Reportons- nous à ce propos à un passage très éclairant de La Critique de la faculté de juger :

Des rochers se détachant audacieusement et comme une menace sur un ciel où d’orageux nuages s’as­semblent et s’avancent dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans en toute leur puissance dévastatrice, les ouragans que suit la désolation, l’im­mense océan dans sa fureur, les chutes d’un fleuve puissant, etc., ce sont là choses qui réduisent notre pouvoir de résister à quelque chose de dérisoire en comparaison de la force qui leur appartient. Mais, si nous nous trouvons en sécurité, le spectacle est d’au­tant plus attrayant qu’il est plus propre à susciter la peur ; et nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’appa­rente toute-puissance de la nature .

Modèles idéaux. Dans l’esthétique postérieure à Kant, la beauté naturelle a été reléguée à un rôle secondaire. La beauté produite par l’art apparaît alors au premier plan. Toutefois, Schelling dans sa Philo­sophie de l’art soutient que l’art révèle non les choses mais les modèles idéaux, les archétypes dont elles sont le reflet. En même temps, dans Les Arts figuratifs et la nature [1809] il affirme que, avec le Corrège, Raphaël, Reni, l’œuvre d’art surgit de la profondeur de la nature pour laisser libre cours à l’infinité et à la plénitude intérieure. Dans la philosophie de Schelling, on trouve un thème important pour nous, celui de la transfigu­ration delà nature dans la grâce, transfiguration qui atteint l’intérieur de l’âme, laquelle échappe à la douleur en défaisant les liens qu’elle avait avec l’exis­tence sensible. Pour Schelling, en effet, l’âme est une essence insaisissable bien que perceptible, elle est la charis des Grecs. La beauté de l’âme en tant que telle est par conséquent unie à la grâce sensible : celle- ci est la suprême divination de la nature, le premier stade de l’art. Et l’esprit de la nature n’est qu’appa­remment opposé à l’âme mais, en soi, il est l’instru­ment de sa révélation. L’art recherche la capacité créatrice de la nature elle-même dans l’essence de laquelle se trouve la source originaire. Reproposer une philosophie de la nature veut dire toujours et de toute façon repenser Schelling et son “idéalisme réel”, réfléchir sur l’identité primordiale, sur le rapport charnel entre homme et nature, à partir de notre per­ception. C’est en l’homme que les choses deviennent conscientes pour elles-mêmes, mais le rapport est réci­proque ; l’homme est le devenir conscient des choses, il est le Mitwisser de la Création. En ce sens nous pouvons percevoir la signification de la lumière qui a des rapports avec ce que nous avons dit sur la qualité du voir. La lumière, ce quelque chose de subtil qui pénètre partout, explore le champ sélectionné par notre regard et le prépare pour être lu. La lumière, déclare Schelling (Système de / idéalisme transcendantal), est une espèce de concept qui circule à travers les apparences, qui n’a pas d’existence objective sauf quand elle se manifeste à nous. La lumière ne connaît pas le monde, mais je vois le monde grâce à elle. Ces considérations nous permettent de comprendre, eu égard à notre sujet, l’intégration du monde réel dans le monde idéal à travers l’intuition.

La pensée de Schelling s’éclaire dans les cours de Merleau-Ponty donnés au Collège de France dans les années 1956-1960. Merleau-Ponty y retrace les fonde­ments d’une nouvelle philosophie de la nature. Si on suit son interprétation, la perception nous permet de retourner à Lin état d’indivision avec la nature, à une identité avec elle qui inclut notre propre vie. Ht la vie participe à toutes les choses dont l’objectivation se concrétise dans une intuition esthétique qui ne cor­respond à aucun objet existant. Dans la vision de Merleau-Ponty, cette lecture revient à préfigurer dans la nature une ouverture dotée de sens : l’intuition lui apparaît comme le regard qui incorpore soi-même et l’objet dans l’étendue déjà ouverte de la nature en tant que telle. Elle ne lui apparaît pas comme quelque chose hors de soi ; elle est l’expérience d’une identité capable de montrer de manière durable l’intimité de I existence et de l’état de l’homme. En ce sens, notons que Merleau-Ponty en reconceplualise la notion à travers l’idée de corporéité.

Les images de la nature expriment en général un besoin d’immédiateté, elles ne sont pas sujettes à conventions, règles et dispositions techniques. Elles sont quelque chose d’instinctif et en même temps de caché : le beau naturel est indéterminé, indéfinis­sable. La rencontre du jour et de la nuit, de la lumière et de l’ombre, des saisons comme des conditions météorologiques favorise un jeu kaléidoscopique de sensations qui nous assaillent agréablement. L’étonnement de voir et de sentir naît de l’effet de surprise. Leopardi disait :

Le sentiment que l’on éprouve à la vue de la cam­pagne, ou de tout autre objet qui vous inspire des idées et des pensées vagues et indéfinies, a beau être fort plaisant, ce n’est pourtant qu’un plaisir insaisis­sable, comparable au plaisir de celui qui court après un beau papillon multicolore sans parvenir à l’attra­per : un tel plaisir, qui laisse toujours au fond de l’âme un grand désir insatisfait, ne saurait cependant être égalé  1991, automne 1819 .

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