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Esthétique de l’environnement : Éloquence de la nature

> > Esthétique de l’environnement : Éloquence de la nature ; écrit le: 30 janvier 2014 par La rédaction


Éloquence de la nature. Tout se passe pourtant comme si nous étions tous poursuivis par l’idée d’une langue universelle : portés à croire qu’il existe une élo­quence de la nature comme le suggère Adorno [1970, trad. fr. 19891. Nous pouvons caractériser et définir une vue ou un paysage à travers des points de vue pano­ramiques et des mouvements, de façon à interpréter les choses autour de nous suivant l’articulation d’images qui nous accompagnent et nous correspondent, comme un ensemble de signes qui rappellent une langue. Nous avons déjà évoqué une rhétorique de l’ineffable. Cette expérience riche d’images, de métaphores, de pensées est une manière de mouvement ondulatoire, semblable à la musique, et il est, en substance, reproductible. Une nature à laquelle on accède à travers des techniques de reproduction risque l’anéantissement de son sens et de sa valeur. Turner et les impressionnistes ont traduit l’esprit du paysage, ils ne l’ont pas repro­duit. La subjectivité ne parviendrait pas a définir ce plaisir qui nous envahit comme par enchantement et que nous avons appelé énigme. C’est à la dissolution du moi de procurer ce plaisir.

La nature apparaît à nos yeux comme un véritable spectacle qui demande une participation active ou contemplative : les nuages, les lampes, les éclaircies du ciel, les tempêtes sur la mer, les déserts, etc. sont des scènes dignes d’un Shakespeare qui les a d’ail­leurs en partie représentées. Des manifestations de la nature provient un langage insaisissable, suspendu, fait de traces, de signes qui nous renvoient à une har­monie secrète. Il existe des façons complètement différentes d’en traiter les multiples aspects. Les paysages de Friedrich restituent un climat romantique ou les phénomènes naturels revêtent un aspect oraculaire, mystérieux. La peinture de Corot est une heureuse conciliation, ce que n’est pas celle de Van Gogh. P .H. de Valenciennes rêve le paysage, G. Courbet le peint avec force. Alors que Leopardi imite le caractère indicible de son langage, Poe l’affronte en décri­vant le caractère grandiose et terrible du maelstrôm.

Malgré la liberté dont jouit la langue, semblable en cela à la musique, elle est thématiquement repen­sée comme langue énigmatique. W. H. Wackenroder Il7971 disserte d’une “langue merveilleuse”, surhu­maine, méditant une complémentarité entre art et nature, un moyen d’accéder à une vision transcen­dante. Il raconte :

Quand je sors du temple de notre monastère consa­cré à Dieu, et que je passe de la contemplation du Christ en croix à l’air extérieur, et que l’éclat du soleil dans le ciel bleu m’enveloppe avec chaleur et vie, et que le beau paysage de montagnes, d’eaux et d’arbres m’émeut ; je vois alors naître devant moi un monde propre à Dieu, et je sens d’une manière particulière s’élever en moi de grandes choses .


Nous avons vu avec Kant à quel sentiment s’élevait l’homme cultivé et raffiné face à la beauté de la nature. Ce sentiment est maintenant éprouvé par un “moine amant de l’art”. Nous retrouvons chez Tieck ( Frantz Sternbalds Wandemng) cet aspect d’une esthé­tique dévotionnelle en même temps qu’une réflexion herméneutique autour de l’écriture chiffrée de la nature, écriture de la révélation. Celui qui nous parle n’est pas Dieu, mais il nous rapproche de Lui au moyen de signes : sous les mousses et les pierres se cache un langage secret que nous ne pouvons jamais déchiffrer, jamais complètement comprendre mais que nous croyons apercevoir tout le temps. A ce hiéroglyphe de la nature, dans l’enchevêtrement interprétatif duquel nous guide Lea Ritter Santini, devrait correspondre un art capable de saisir la nature et de la traduire dans ses propres allégories. Mais c’est chez Novalis que nous percevons l’ordre d’une profondeur insondable. Le monde révèle une mystique grammaticale, une écriture chiffrée partout répandue. Des nuages aux astres, des caractères physiognomoniques aux coquilles d’œuf apparaissent des signes infinis de cette écriture magique, profondément secrète. La nature est devenue un refuge, l’homme se tourne en soi-même à travers la langue des pierres, des arbres, des animaux. Schle- gel, comme le dit Ritter Santini [1999], insiste aussi sur ce point et invite le peintre à produire suivant des symboles authentiques, avec des allusions aux secrets divins, à des hiéroglyphes particuliers tirés de la vision de la nature.

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